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La table dissociative de Fraser en EMDR : intérêt, limites et précautions
D'où vient la technique, à quoi elle sert, ce qu'elle n'est pas, et ce que l'on sait de son efficacité
Par Marie-Agnès Thulliez · Auteur · Directrice de la publication13 minutes de lecture
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« Une partie de moi veut avancer, une autre bloque. » Beaucoup de praticiens EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) ont entendu cette phrase, ou vu un retraitement s'arrêter net sans raison apparente.
La table dissociative de Fraser est l'une des techniques cliniques proposées pour donner un espace à ces réactions intérieures. On la retrouve dans plusieurs formations consacrées au travail avec les parties. Cet article présente son origine, son principe, ses indications, ses précautions, et ce que l'on sait, ou pas, de son efficacité.
En bref
- La table dissociative a été décrite par le psychiatre canadien George A. Fraser (1991, 2003) comme un ensemble de stratégies d'appoint. Kathleen M. Martin en a proposé en 2012 une mise en œuvre en huit étapes pour les praticiens EMDR, centrée sur l'imagerie de la table.
- Le patient imagine un lieu de rencontre où différents aspects de lui-même peuvent se manifester, à leur rythme. L'objectif est de comprendre leur fonction et de favoriser une coopération intérieure.
- Dans la version présentée ici, ce n'est ni un outil de dépistage, ni une méthode de recherche de souvenirs, ni une procédure de fusion des parties. La version d'origine de Fraser comprenait, elle, des techniques consacrées aux souvenirs et à la fusion.
- Elle s'utilise dans un traitement orienté par phases, le plus souvent en phase 2 du protocole EMDR selon Martin, chez des patients suffisamment stables et par des cliniciens formés aux troubles dissociatifs.
- À notre connaissance, aucune étude contrôlée n'a évalué son efficacité propre. Elle repose sur des publications cliniques et sur l'avis d'experts.
1. D'où vient la table
George A. Fraser, psychiatre à Ottawa, formé notamment à l'hypnose et à la Gestalt-thérapie, a décrit la technique en 1991 dans la revue Dissociation, puis l'a révisée en 2003 (Fraser, 1991 ; Fraser, 2003). Il la présentait non comme une thérapie en soi, mais comme un groupe de stratégies d'appoint, au service de l'approche du thérapeute.
Le cœur de la technique est une imagerie : le patient, d'abord détendu, imagine une pièce agréable où rien ne peut lui arriver, avec une table ovale entourée du nombre de chaises nécessaire, puis y invite ses différents états du moi. Pour les patients que l'image d'une table met mal à l'aise, Fraser envisageait déjà un autre lieu, comme un champ ou un rocher au bord d'un ruisseau. Autour de cette imagerie, il décrivait d'autres stratégies, parmi lesquelles une technique d'écran pour travailler sur les souvenirs, une technique de protection des souvenirs et des techniques de fusion et d'intégration des parties (Fraser, 1991).
La version de Martin et son vocabulaire
En 2012, Kathleen M. Martin a publié dans le Journal of EMDR Practice and Research une version en huit étapes, pensée pour les praticiens EMDR et centrée sur l'imagerie de la table (Martin, 2012). Elle y ajoute notamment une étape distincte de retour au calme, une vérification que l'image est nouvelle et neutre, et un script général de « lieu de rencontre », qu'elle présente comme un écart par rapport aux consignes de Fraser. Pour les autres stratégies, elle renvoie aux articles de Fraser.
Les deux auteurs n'emploient pas les mêmes mots. Fraser parle d'« états du moi » ; Martin parle de « parties » et s'appuie sur le modèle de la dissociation structurelle de la personnalité, qui distingue une ou plusieurs parties gérant la vie quotidienne et des parties émotionnelles restées fixées dans les réactions de défense liées au trauma (van der Hart et al., 2006). Nous employons ici le mot « parties ».
À retenir
- Décrite par Fraser en 1991 et révisée en 2003, la technique se veut un ensemble de stratégies d'appoint, non une thérapie en soi.
- Son cœur est une imagerie : le patient détendu imagine une pièce agréable où rien ne peut lui arriver, et y invite ses états du moi.
- En 2012, Martin en a publié une version en huit étapes, pensée pour les praticiens EMDR et centrée sur l'imagerie de la table.
- Fraser parle d'« états du moi », Martin de « parties » ; cet article emploie le mot « parties ».
2. Ce qu'elle est, et ce qu'elle n'est pas
Le patient construit, en imagination, un lieu de rencontre distinct de son lieu sûr, et y prend la place qu'il choisit. Dans la consigne de Martin, il invite ensuite les différents aspects de lui-même à venir prendre place ; ceux qui ne le peuvent pas peuvent rester sur le côté ou dans une pièce voisine. Le thérapeute aide alors à comprendre ce que chacun essaie de protéger, et à négocier un premier accord, même très modeste. Une variante plus resserrée, que nous présentons en section 4, limite l'invitation aux aspects concernés par la difficulté du moment.
| La table peut servir à… | Précautions : dans la version présentée ici, elle ne doit pas servir à… |
|---|---|
| donner une représentation à des conflits internes déjà repérés | diagnostiquer un trouble dissociatif |
| faciliter la communication entre différentes parties | rechercher de nouvelles parties au-delà de ce que le patient décrit |
| comprendre la fonction protectrice d'une réaction | attribuer au patient des parties qu'il n'a pas décrites |
| renforcer l'orientation dans le présent | retrouver ou confirmer des souvenirs |
| préparer prudemment un retraitement | forcer l'accès au matériel traumatique |
| négocier davantage de sécurité et de coopération | imposer une fusion ou la disparition d'une partie |
Ces limites reflètent les recommandations de prudence face à la suggestion (ISSTD, 2011) et la position de l'autrice. Elles ne correspondent pas à l'ensemble des stratégies décrites par Fraser en 1991.
Martin est explicite sur un point : la table n'est pas un outil de dépistage de la dissociation. Elle invite à normaliser l'expérience des « parties » auprès du patient : avoir des conflits internes ne signifie pas avoir un trouble dissociatif, et en voir apparaître à la table ne permet pas de conclure à un tel trouble. Le diagnostic repose sur une évaluation clinique, avec des instruments validés si besoin, comme l'échelle des expériences dissociatives (Dissociative Experiences Scale, DES ; Bernstein et Putnam, 1986). Nous détaillons ces outils dans l'article « Dissociation et EMDR : repérer, évaluer, adapter le traitement ».
À retenir
- Dans un lieu de rencontre imaginaire, distinct de son lieu sûr, le patient invite les différents aspects de lui-même.
- Le thérapeute aide à comprendre ce que chacun essaie de protéger et à négocier un premier accord, même très modeste.
- Ici, la table ne doit servir ni à forcer l'accès au trauma, ni à retrouver des souvenirs, ni à attribuer des parties non décrites.
- Selon Martin, ce n'est pas un outil de dépistage : voir des parties à la table ne permet pas de conclure à un trouble dissociatif.
3. Quand l'envisager, quand différer
Selon Martin, la table s'utilise dans un traitement orienté par phases, par des cliniciens formés au traitement des troubles dissociatifs, quel que soit le patient. Elle recommande de se faire superviser, et considère cette supervision comme indispensable avec les patients présentant un trouble dissociatif sévère : utilisée trop tôt chez certains d'entre eux, en particulier en cas de trouble dissociatif de l'identité, la table peut poser problème. Fraser insistait déjà sur la nécessité d'un thérapeute qualifié et d'un plan de suivi avant d'« ouvrir les portes » dissociatives.
Les repères qui suivent sont des repères cliniques proposés par l'autrice, cohérents avec les principes du traitement orienté par phases (ISSTD, 2011) ; ils ne sont pas issus d'études.
Conditions minimales
- le patient comprend l'objectif et y consent ;
- il peut garder le contact avec le thérapeute tout en observant son expérience intérieure ;
- il dispose d'une ressource de calme déjà installée et testée en séance, comme le lieu sûr, que Martin recommande d'avoir mis en place au préalable ;
- il peut dire stop ;
- sa vie actuelle est suffisamment stable et un suivi est possible ;
- une évaluation de la dissociation a été faite : l'ISSTD recommande fortement d'évaluer la dissociation chez tous les patients avant d'introduire des procédures EMDR (ISSTD, 2011).
Situations où il vaut mieux différer
- sécurité immédiate non assurée, conduites suicidaires ou autoagressives insuffisamment contenues ;
- désorientation importante, intoxication, sevrage aigu, épisode maniaque ou psychotique ;
- violence encore active dans la vie du patient ;
- alliance et moyens de stabilisation encore insuffisants ;
- manque de formation ou de supervision du thérapeute.
Dans le cadre de l'EMDR, Martin situe le plus souvent la table en phase 2, la préparation. Elle propose aussi de l'introduire quand une partie « détourne » le retraitement et fait sortir le patient de sa fenêtre de tolérance : on suspend alors le travail sur la cible et l'on stabilise avant d'y revenir. Une fois installée, la table peut servir à clôturer une séance incomplète.
À retenir
- Selon Martin : traitement orienté par phases, cliniciens formés aux troubles dissociatifs, supervision recommandée, indispensable en cas de trouble dissociatif sévère.
- Repères de cet article, non issus d'études : dissociation évaluée, ressource de calme testée, possibilité de dire stop ; différer si sécurité ou stabilisation insuffisantes.
- Martin la situe surtout en phase 2 ; si une partie « détourne » le retraitement, on suspend la cible et l'on stabilise avant d'y revenir.
4. Le déroulé, en grandes lignes
La version de Martin comprend huit étapes : présenter l'exercice et obtenir l'accord ; vérifier que le patient peut se représenter un lieu ; l'amener dans un état calme ; construire le lieu de rencontre ; vérifier qu'il est nouveau et neutre ; laisser le patient y prendre place ; inviter les parties ; recueillir les informations cliniques.
Quelques consignes de Martin méritent d'être soulignées :
- Ne pas donner d'exemples de parties (« un petit enfant », « un adolescent en colère ») : le patient risque de se conformer à la liste du thérapeute au lieu d'explorer son propre paysage intérieur.
- Garder le lieu de rencontre distinct du lieu sûr, pour ne pas « contaminer » ce dernier avec les sujets difficiles qui seront abordés.
- Ne pas imposer de place, par exemple « en bout de table », consigne que Martin juge trop directive : la place choisie par le patient est une information clinique.
- Demander « qui et quoi » le patient voit, car certaines parties peuvent prendre une forme non humaine.
- Passer par la partie adulte. Dans la méthode de Martin, toute la communication avec les parties émotionnelles passe par la partie qui gère la vie quotidienne : elle reste présente et rapporte ce qu'elle perçoit. Le thérapeute veille à garder toutes les parties dans la fenêtre de tolérance ; nous ajoutons : si une partie semble prendre le contrôle, on suspend et l'on réoriente.
- Pas de stimulations bilatérales pendant la mise en place de la table. Une fois la table établie, Martin les utilise pour installer des acquis, avec des séries plus lentes et moins nombreuses, comme en installation de ressources, et non pour retraiter. Par prudence, nous ajoutons : si du matériel traumatique émerge, on arrête les stimulations et l'on revient à la stabilisation.
À l'étape 8, Martin recueille de nombreuses informations sur chaque partie : noms, âges, fonctions, alliances et peurs entre parties, orientation dans le temps, degré de co-conscience. Elle retient les noms et les âges pour pouvoir s'accorder à chaque partie. Nous proposons, pour notre part, une variante plus resserrée : inviter seulement les aspects concernés par la difficulté du moment, et privilégier la fonction de chaque partie plutôt que ses noms et âges, que l'on note s'ils sont donnés spontanément. Ce choix de prudence vise à limiter le risque de suggestion ; il s'écarte de Martin et n'a été ni publié comme protocole ni évalué.
À retenir
- La version de Martin comprend huit étapes, de la présentation de l'exercice au recueil des informations cliniques.
- Martin recommande de ne pas donner d'exemples de parties et de garder le lieu de rencontre distinct du lieu sûr.
- Pas de stimulations bilatérales pendant la mise en place ; ensuite, séries lentes pour installer des acquis, non pour retraiter ; arrêter si du matériel traumatique émerge.
- La variante resserrée proposée ici, par prudence face à la suggestion, s'écarte de Martin et n'a été ni publiée comme protocole ni évaluée.
5. Les précautions essentielles
Suggestion et mémoire
Les recommandations de l'ISSTD (International Society for the Study of Trauma and Dissociation) rangent la table de Fraser parmi les techniques hypnotiques qui favorisent la communication entre parties. Elles demandent un consentement éclairé pour l'hypnose ou toute autre technique spécialisée, en expliquant ses bénéfices, ses risques, ses limites et les controverses qui l'entourent. Elles rappellent que des interventions suggestives, comme les questions trompeuses, peuvent produire des distorsions de la mémoire, en particulier chez les personnes hautement hypnotisables, et demandent, lors d'un usage exploratoire de l'hypnose, de limiter les questions orientées (ISSTD, 2011 ; Scoboria et al., 2006). Fraser soulignait lui-même que l'imagerie guidée peut avoir un effet profond chez les personnes sujettes à la dissociation, qui répondent facilement aux images suggérées (Fraser, 1991).
Concrètement, si une image ou un souvenir surgit à la table, on le reconnaît sans décider sur le moment de ce qu'il représente, et l'on évite les questions du type « Qui vous a fait cela ? » ou « Quel âge aviez-vous ? ».
Parties hostiles
Des parties hostiles peuvent apparaître, ou des figures rappelant un agresseur. Martin signale que certaines représentations de proches sont en réalité des figures maltraitantes intériorisées. Elle recommande de les accueillir comme toutes les parties, en observant la réaction des autres parties. Nous conseillons de ne pas les confronter ; une supervision est alors particulièrement utile.
Savoir s'arrêter
On interrompt l'exploration en cas de perte de contact, de désorientation, d'immobilité croissante, d'activation difficile à moduler, d'impulsions dangereuses ou de refus intérieur clair. On sort alors de l'imagerie : yeux ouverts, orientation dans le présent (lieu, date, objets de la pièce), ancrage sensoriel, contact avec le thérapeute, avant toute reprise.
Si une partie exprime une intention suicidaire, autoagressive ou violente, ce n'est plus une négociation avec une partie : c'est une question de sécurité, qui concerne toute la personne. Le risque est évalué avec le patient, dans le présent, selon les procédures habituelles (évaluation du risque, plan de sécurité, ressources d'urgence), et la séance ne se termine pas sans que la sécurité ait été vérifiée.
Toujours clôturer
La séance se termine par une clôture soignée : annoncer la fin, remercier les parties, refermer le lieu, revenir au présent et vérifier la sécurité avant le départ du patient. Dans la transcription publiée par Martin, le patient est ramené pour finir à son lieu de calme déjà installé.
Point de sécurité
La table ne remplace ni l'évaluation de la dissociation, ni la stabilisation, ni la supervision. Elle demande une formation au traitement des troubles dissociatifs et, face à une dissociation sévère, l'appui d'un clinicien expérimenté.
À retenir
- Limiter la suggestion : consentement éclairé, pas de questions orientées ; une image ou un souvenir qui surgit est reconnu sans en décider le sens.
- Une intention suicidaire, autoagressive ou violente exprimée par une partie est une question de sécurité, à évaluer pour toute la personne.
- On interrompt l'exploration devant les signes d'alerte, et la séance se termine par une clôture soignée, avec vérification de la sécurité.
- La table ne remplace ni l'évaluation de la dissociation, ni la stabilisation, ni la supervision.
6. Ce que l'on sait de son efficacité
À notre connaissance, aucune étude contrôlée n'a évalué la table dissociative elle-même. Les sources disponibles sont des descriptions cliniques et des avis d'experts, dont les articles de Fraser et de Martin.
La table s'inscrit dans le traitement orienté par phases, que l'ISSTD recommande, sur la base d'un consensus d'experts, pour le trouble dissociatif de l'identité et les troubles apparentés. Une revue systématique récente a retenu 19 études sur les psychothérapies du trouble dissociatif de l'identité et d'autres troubles dissociatifs spécifiés. Trois seulement évaluaient spécifiquement un traitement orienté par phases, et aucune de ces trois n'était un essai contrôlé randomisé : le seul essai randomisé de la revue portait sur un groupe de psychoéducation. La plupart des études n'avaient pas de groupe contrôle. Selon l'outil d'évaluation utilisé, 58 % des études étaient de qualité faible, 32 % de qualité modérée et 11 % de qualité élevée (pourcentages arrondis). Les auteurs concluent à des preuves « émergentes » en faveur des interventions psychologiques dans ces troubles, dont le traitement orienté par phases, et appellent à des essais contrôlés de grande taille (Griffiths et al., 2025). Cette revue ne porte pas sur la table.
À retenir
Il est juste de présenter la table comme une technique clinique d'appoint, utilisée pour soutenir la communication et la coopération internes dans un traitement orienté par phases. Il serait inexact de la présenter comme une technique scientifiquement validée pour traiter la dissociation.
Vignette clinique
Cas fictif, composé à partir de situations cliniques fréquentes. Il illustre une démarche ; il ne constitue pas une donnée d'efficacité.
Marc, 46 ans, suivi depuis un an, a déjà installé et testé un lieu sûr. L'évaluation de la dissociation n'a pas mis en évidence de trouble dissociatif. Deux tentatives de retraitement d'un souvenir professionnel ont été interrompues par une forte montée d'angoisse. Il décrit « une partie qui refuse ». D'autres outils de la phase 2 auraient pu être envisagés ; le thérapeute, formé au travail avec les parties, choisit ici la table.
Il la propose sans donner d'exemples de parties. Marc imagine une salle claire avec une longue table, distincte de son lieu sûr. Il décrit une partie en colère, assise en face de lui, et une chaise vide. Le thérapeute ne cherche pas à remplir la chaise. Il demande à Marc ce que la partie en colère essaie de protéger. Marc répond qu'elle craint qu'il « s'effondre comme la dernière fois ».
Le thérapeute reconnaît cette inquiétude et demande ce qui l'aiderait à se sentir plus en sécurité. Ils conviennent d'un premier accord : lors d'une prochaine séance, la partie acceptera d'observer la reprise du travail sur la cible, en commençant par une exposition très brève et dosée, avec le signal d'arrêt convenu. La séance se termine par une clôture complète, avec retour au lieu sûr et vérification de l'état de Marc. Le retraitement n'est repris qu'une fois les conditions vérifiées.
Ce qui est établi, et ce qui ne l'est pas
- Décrit dans des publications cliniques : la technique et sa mise en œuvre en huit étapes (Fraser, 1991, 2003 ; Martin, 2012).
- Recommandé par consensus d'experts : le traitement orienté par phases du trouble dissociatif de l'identité et des troubles apparentés (ISSTD, 2011).
- Recommandé, en s'appuyant sur des travaux sur la suggestibilité de la mémoire : la prudence face aux questions suggestives (ISSTD, 2011 ; Scoboria et al., 2006).
- Preuves émergentes, surtout non contrôlées : l'amélioration des symptômes sous psychothérapie dans ces troubles ; pour le traitement orienté par phases, trois études, sans essai randomisé.
- Non évalué par des études contrôlées : l'efficacité propre de la table dissociative.
Questions fréquentes
La table est-elle réservée aux troubles dissociatifs sévères ?
Non. Fraser et Martin la décrivent pour travailler avec des parties de la personnalité au sens large. Mais Martin réserve son usage à des cliniciens formés au traitement des troubles dissociatifs, quel que soit le patient, et recommande une supervision dans tous les cas, indispensable en cas de dissociation sévère.
Que faire si le patient ne visualise pas ?
Selon une communication personnelle rapportée par Martin, Fraser jugeait la visualisation nécessaire ; en 1991, il voyait dans son absence un possible signe de résistance ou d'erreur de diagnostic. Martin propose, dans ce cas, de remplacer les consignes d'imagerie par une liste des différents aspects de soi. On peut aussi adapter avec des mots ou des sensations, une pratique clinique non évaluée. À notre avis, l'absence d'image mentale ne doit pas être interprétée d'emblée comme une résistance ou un signe diagnostique.
Et si rien ne se passe à la première tentative ?
Martin invite à en chercher la raison : une présentation qui a suggéré des parties, ou, selon elle plus souvent, une réticence du patient à aller vers son monde intérieur. Dans ce cas, on revient à la stabilisation et l'on repropose la table plus tard. Dans les troubles dissociatifs sévères, il est attendu que toutes les parties ne se présentent pas d'emblée : on n'insiste pas.
Pour aller plus loin sur TIRCIA
- Parcours « La table dissociative de Fraser : dialoguer avec les parties sans forcer l'accès » (parcours en ligne)
- Article « Dissociation et EMDR : repérer, évaluer, adapter le traitement »
- Article « Le trouble de stress post-traumatique (TSPT) complexe (CIM-11) : repérer, évaluer, traiter »
- Ressource gratuite « Le CIPOS : approcher le trauma sans perdre le présent »
- Le glossaire EMDR et traumas
En une phrase
La table de Fraser vise à créer, pas à pas, les conditions pour que le patient puisse ouvrir ses portes intérieures à son rythme, sans avoir à les tenir fermées dans l'urgence.
C'est une technique d'appoint, envisageable chez des patients stables, dans un traitement par phases, par des cliniciens formés, avec des consignes non suggestives et une clôture soignée.
Références
- Bernstein, E. M., & Putnam, F. W. (1986). Development, reliability, and validity of a dissociation scale. Journal of Nervous and Mental Disease, 174(12), 727–735. https://doi.org/10.1097/00005053-198612000-00004
- Fraser, G. A. (1991). The dissociative table technique: A strategy for working with ego states in dissociative disorders and ego-state therapy. Dissociation, 4(4), 205–213. https://hdl.handle.net/1794/1467
- Fraser, G. A. (2003). Fraser's “Dissociative Table Technique” revisited, revised: A strategy for working with ego states in dissociative disorders and ego-state therapy. Journal of Trauma & Dissociation, 4(4), 5–28. https://doi.org/10.1300/J229v04n04_02
- Griffiths, T. A., Dimitrova, L. I., Linington, M., Terhune, D. B., & Reinders, A. A. T. S. (2025). Effectiveness of phase-oriented treatment for trauma-related dissociative disorders: A systematic review. European Journal of Psychotraumatology, 16(1), 2545734. https://doi.org/10.1080/20008066.2025.2545734
- International Society for the Study of Trauma and Dissociation. (2011). Guidelines for treating dissociative identity disorder in adults, third revision. Journal of Trauma & Dissociation, 12(2), 115–187. https://doi.org/10.1080/15299732.2011.537247
- Martin, K. M. (2012). How to use Fraser's Dissociative Table Technique to access and work with emotional parts of the personality. Journal of EMDR Practice and Research, 6(4), 179–186. https://doi.org/10.1891/1933-3196.6.4.179
- Scoboria, A., Mazzoni, G., & Kirsch, I. (2006). Effects of misleading questions and hypnotic memory suggestion on memory reports: A signal-detection analysis. International Journal of Clinical and Experimental Hypnosis, 54(3), 340–359. https://doi.org/10.1080/00207140600689538
- van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. (2006). The haunted self: Structural dissociation and the treatment of chronic traumatization. W. W. Norton & Company.
Cet article fait le point sur les connaissances scientifiques disponibles à la date de sa publication. Il ne remplace ni une formation clinique, ni une supervision, ni l'avis d'un professionnel de santé.
Déclaration d'intérêts : l'autrice dirige TIRCIA, dont certains parcours en ligne sont cités dans cet article.