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Le TSPT complexe (CIM-11) : repérer, évaluer, traiter
Ce que dit la classification, ce que montrent les études, et ce que cela change pour la pratique EMDR
Par Marie-Agnès Thulliez · Auteur · Directrice de la publication20 minutes de lecture
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Pendant trente ans, les cliniciens ont décrit des patients qui ne rentraient pas dans le cadre du trouble de stress post-traumatique (TSPT). Ils présentaient bien des reviviscences et des évitements, mais aussi une honte envahissante, des émotions impossibles à réguler et des relations qui se défaisaient. Depuis l'entrée en vigueur de la 11e révision de la Classification internationale des maladies (CIM-11) en janvier 2022, ce tableau a un nom officiel : le TSPT complexe (TSPT-C, code 6B41).
Ce dossier fait le point pour les praticiens : les critères exacts, la manière de distinguer le TSPT-C d'autres diagnostics, les outils d'évaluation, ce que disent les études sur le traitement et leurs limites, et les ajustements concrets qu'il appelle dans une prise en charge EMDR.
En bref
- La CIM-11 définit le TSPT complexe comme l'ensemble des symptômes du TSPT, plus trois « perturbations de l'organisation du soi » sévères et persistantes : dysrégulation émotionnelle, image de soi négative, difficultés relationnelles.
- Le DSM-5-TR, la classification américaine, ne reconnaît pas ce diagnostic. Son sous-type dissociatif du TSPT ne recouvre pas la même réalité.
- La prévalence est estimée entre 1 et 8 % en population générale, et peut atteindre 50 % dans les services de santé mentale (Maercker et al., 2022).
- Les thérapies centrées sur le trauma réduisent les symptômes de TSPT chez des patients présentant des traits de TSPT complexe. Les preuves sont de qualité modérée pour les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) et faible pour l'EMDR, et les essais menés chez des patients diagnostiqués selon la CIM-11 restent rares.
- L'intérêt d'une phase de stabilisation avant le travail sur les souvenirs reste débattu, avec des essais peu nombreux et divergents. Les troubles dissociatifs, eux, relèvent d'une approche par phases.
1. D'où vient le diagnostic
En 1992, Judith Herman propose le terme de « TSPT complexe » pour décrire les survivants de traumatismes prolongés et répétés : violences dans l'enfance, violences conjugales, captivité, torture (Herman, 1992). Elle observe qu'au-delà des symptômes du TSPT, ces personnes présentent des altérations durables de la régulation des émotions, de la conscience, de l'image de soi et des relations.
Lors des essais de terrain du DSM-IV, l'Association américaine de psychiatrie teste une catégorie proche, le DESNOS (Disorders of Extreme Stress Not Otherwise Specified, trouble de stress extrême non spécifié). Elle n'en fait pas un diagnostic : ses symptômes figurent seulement parmi les caractéristiques associées du TSPT (van der Kolk et al., 2005). Le DSM-5 (2013) élargit plutôt les critères du TSPT, en ajoutant un groupe « altérations négatives des cognitions et de l'humeur » et un sous-type dissociatif. Le DSM-5-TR (2022) conserve cette approche.
L'Organisation mondiale de la santé (OMS) fait le choix inverse. La CIM-11, adoptée en 2019 et en vigueur depuis le 1er janvier 2022, resserre le TSPT autour de quelques symptômes centraux et crée à côté un diagnostic distinct de TSPT complexe. Les deux diagnostics s'excluent : un patient reçoit l'un ou l'autre, pas les deux. Selon une synthèse publiée dans The Lancet, la prévalence du TSPT-C se situe entre 1 et 8 % en population générale, et peut atteindre 50 % dans les services de santé mentale (Maercker et al., 2022).
À retenir
- Le terme « TSPT complexe » vient de Judith Herman (1992), qui l'a proposé pour décrire les survivants de traumatismes prolongés et répétés.
- Le DSM-5 (2013) élargit les critères du TSPT plutôt que de créer un diagnostic distinct, approche conservée par le DSM-5-TR (2022).
- La CIM-11, en vigueur depuis le 1er janvier 2022, fait du TSPT complexe un diagnostic distinct ; TSPT et TSPT-C s'excluent mutuellement.
- Prévalence du TSPT-C (Maercker et al., 2022) : entre 1 et 8 % en population générale, jusqu'à 50 % dans les services de santé mentale.
2. Les critères de la CIM-11
Le diagnostic repose sur trois conditions : une exposition à un ou plusieurs événements extrêmement menaçants ou horribles ; la présence des six groupes de symptômes décrits ci-dessous, persistant au moins plusieurs semaines, les trois perturbations de l'organisation du soi devant être sévères et persistantes ; et une altération significative du fonctionnement personnel, familial, social, scolaire ou professionnel (OMS, CIM-11).
La CIM-11 précise que les événements en cause sont le plus souvent prolongés ou répétés, et qu'il était difficile ou impossible d'y échapper. Mais le type d'événement ne suffit pas à poser le diagnostic : c'est le profil de symptômes qui tranche. La définition parle d'« un événement ou une série d'événements » : un événement unique n'exclut donc pas un TSPT complexe. À l'inverse, une personne ayant subi des violences répétées dans l'enfance peut ne présenter qu'un TSPT.
| Groupe de symptômes | Ce que décrit la CIM-11 | Comment cela se présente en séance |
|---|---|---|
| Les trois groupes de symptômes du TSPT | ||
| Reviviscences au présent | Souvenirs intrusifs vivaces, flashbacks ou cauchemars, vécus comme se produisant ici et maintenant, avec une émotion intense. | « J'y suis à nouveau », réactions corporelles fortes, peur au réveil. |
| Évitement | Évitement des pensées et souvenirs liés à l'événement, ou des situations, personnes et activités qui le rappellent. | Sujets tabous, annulations de séances, vie organisée autour de ce qu'il ne faut pas croiser. |
| Sentiment de menace actuelle | Hypervigilance ou réactions de sursaut exagérées. | Toujours dos au mur, surveillance des sorties, sursaut au moindre bruit. |
| Les trois perturbations de l'organisation du soi | ||
| Dysrégulation émotionnelle | Réactivité émotionnelle accrue, accès de violence, conduites à risque ou autodestructrices, ou au contraire émoussement émotionnel et symptômes dissociatifs sous stress. | Colères disproportionnées, scarifications, alcoolisations massives, ou « coupure » et vide intérieur. |
| Image de soi négative | Croyance d'être diminué, vaincu ou sans valeur, avec honte, culpabilité ou sentiment d'échec liés à l'événement. | « Je suis sali », « c'est de ma faute », « je ne vaux rien », honte plus présente que la peur. |
| Difficultés relationnelles | Difficulté à maintenir des relations et à se sentir proche des autres. | Isolement, méfiance, relations rompues ou évitées, alliance thérapeutique fragile. |
Tableau reformulé à partir de la définition de la CIM-11 (OMS, code 6B41) et de ses descriptions cliniques (Organisation mondiale de la santé [OMS], 2024). La colonne de droite donne des exemples cliniques.
La place de la dissociation
Un point souvent mal compris : la dissociation n'est pas un groupe de symptômes à part entière du TSPT-C. Les descriptions cliniques de la CIM-11 la citent parmi les formes possibles de la dysrégulation émotionnelle (« symptômes dissociatifs sous stress »), à côté de l'émoussement émotionnel. Les flashbacks eux-mêmes ont une dimension dissociative. Un patient très dissociatif peut donc relever du TSPT-C, mais aussi d'un trouble dissociatif, qui se diagnostique séparément.
À retenir
- Le diagnostic exige une exposition à un ou plusieurs événements extrêmement menaçants ou horribles, les six groupes de symptômes et une altération significative du fonctionnement.
- Le type d'événement ne suffit pas : c'est le profil de symptômes qui tranche, et un événement unique n'exclut pas un TSPT complexe.
- Aux trois groupes de symptômes du TSPT s'ajoutent trois perturbations de l'organisation du soi : dysrégulation émotionnelle, image de soi négative, difficultés relationnelles.
- La dissociation sous stress est une forme possible de dysrégulation émotionnelle ; un patient très dissociatif peut aussi présenter un trouble dissociatif, diagnostiqué séparément.
3. Ce qui le distingue d'autres diagnostics
TSPT complexe et trouble de la personnalité avec pattern borderline
C'est la confusion la plus fréquente, et elle a des conséquences sur l'orientation. Dans la CIM-11, le trouble borderline n'est plus une catégorie à part : il correspond à un trouble de la personnalité, coté selon sa sévérité, assorti du spécificateur « pattern borderline » (6D11.5). Les descriptions cliniques demandent de le distinguer du TSPT-C.
Chez 280 femmes consultant pour des violences subies dans l'enfance, une analyse en classes latentes a distingué quatre profils : symptômes faibles, TSPT, TSPT complexe et trouble borderline. Les profils TSPT-C et borderline étaient nettement séparés (Cloitre et al., 2014). Quatre symptômes augmentaient fortement la probabilité d'appartenir au profil borderline plutôt qu'au profil TSPT-C : les efforts effrénés pour éviter l'abandon, une image de soi instable, des relations instables et intenses, et l'impulsivité. En pratique, on retient que dans le TSPT-C l'image de soi est négative mais plutôt stable (« je ne vaux rien »), et que les difficultés relationnelles ne s'accompagnent pas de la peur panique de l'abandon. Un guide clinique récent, illustré de cas, détaille ces différences (Karatzias et al., 2023).
TSPT complexe et sous-type dissociatif du DSM-5-TR
Le sous-type dissociatif du DSM-5-TR désigne un TSPT accompagné de dépersonnalisation ou de déréalisation persistantes. Il ne dit rien de l'image de soi ni des relations. Un patient peut donc remplir les critères de l'un sans remplir ceux de l'autre.
TSPT complexe et troubles dissociatifs
Amnésies importantes, sentiment d'avoir des parties de soi qui agissent sans contrôle, pertes de temps : ces signes orientent vers un trouble dissociatif, en particulier le trouble dissociatif de l'identité (TDI, 6B64) ou le trouble dissociatif de l'identité partiel (6B65) de la CIM-11. Leur repérage change profondément la conduite du traitement (voir l'encadré de sécurité en section 6), d'où l'intérêt d'un dépistage systématique de la dissociation chez ces patients.
À retenir
- Le TSPT-C est surtout confondu avec le trouble de la personnalité avec pattern borderline, dont les descriptions cliniques demandent de le distinguer.
- Repère tiré d'une étude chez 280 femmes : dans le TSPT-C, l'image de soi est négative mais plutôt stable, sans peur panique de l'abandon.
- Le sous-type dissociatif du DSM-5-TR (dépersonnalisation ou déréalisation persistantes) ne dit rien de l'image de soi ni des relations.
- Amnésies importantes, sentiment de parties de soi agissant sans contrôle et pertes de temps orientent vers un trouble dissociatif, d'où l'intérêt d'un dépistage systématique.
4. Évaluer
L'évaluation sert à poser le diagnostic, mais aussi à choisir le rythme du traitement et à mesurer les progrès. Trois outils sont utiles en pratique.
- L'International Trauma Questionnaire (ITQ). Auto-questionnaire construit pour les critères de la CIM-11 : douze items de symptômes, six pour le TSPT et six pour les perturbations de l'organisation du soi, complétés par des questions sur le retentissement fonctionnel (Cloitre et al., 2018). Une version française a été validée sur 750 adultes de la population générale exposés à des événements potentiellement traumatiques et recrutés en ligne (Peraud et al., 2022). Elle n'a pas encore été évaluée en population clinique, et un auto-questionnaire ne suffit pas à lui seul pour poser le diagnostic. Le Centre national de ressources et de résilience (Cn2r) la diffuse en téléchargement libre.
- L'International Trauma Interview (ITI). Entretien clinique structuré qui suit les mêmes critères. Une validation suédoise auprès de 186 adultes s'est montrée prometteuse (Bondjers et al., 2019). À notre connaissance, il n'en existe pas encore de version française validée.
- Un dépistage de la dissociation. L'échelle des expériences dissociatives (Dissociative Experiences Scale, DES) est l'un des outils de dépistage les plus utilisés (Bernstein et Putnam, 1986). C'est un outil de dépistage, pas de diagnostic : un score élevé appelle un entretien structuré, et un score bas n'exclut pas un trouble dissociatif.
Au-delà des scores, l'anamnèse situe la fenêtre de tolérance du patient : sa capacité à rester en contact avec une émotion sans basculer dans la submersion ou dans la coupure (Siegel, 1999). Elle recense aussi les ressources dont il dispose, son réseau de soutien et sa sécurité actuelle : violences en cours, contact avec l'agresseur, consommation de substances, procédure judiciaire. Le risque suicidaire et les automutilations, fréquents chez ces patients, font l'objet d'une évaluation formelle dès le départ. Ces éléments comptent davantage que le diagnostic lui-même pour décider du rythme.
À retenir
- La version française de l'ITQ, validée en population générale (Peraud et al., 2022), n'a pas encore été évaluée en population clinique.
- Un auto-questionnaire ne suffit pas pour poser le diagnostic ; la DES dépiste sans diagnostiquer, et un score bas n'exclut pas un trouble dissociatif.
- L'anamnèse situe la fenêtre de tolérance, les ressources et la sécurité actuelle : ces éléments comptent davantage que le diagnostic pour décider du rythme.
- Le risque suicidaire et les automutilations, fréquents chez ces patients, font l'objet d'une évaluation formelle dès le départ.
5. Ce que disent les études sur le traitement
Une précision s'impose d'emblée : la plupart des essais disponibles ont été conçus avant la CIM-11. Ils portent sur des patients atteints de TSPT présentant des traits de TSPT complexe, ou sur des personnes exposées à des traumatismes complexes, plutôt que sur des patients diagnostiqués selon les critères actuels. Les conclusions qui suivent sont donc en partie indirectes.
Les thérapies centrées sur le trauma restent efficaces
Une méta-analyse de 51 essais randomisés a porté sur des patients atteints de TSPT dont les caractéristiques laissaient supposer au moins un des trois groupes de perturbations de l'organisation du soi (Karatzias et al., 2019). Aucun de ces essais n'avait diagnostiqué le TSPT-C selon la CIM-11, ce qui n'était pas encore possible.
Sur les symptômes de TSPT, les TCC, l'exposition seule et l'EMDR font mieux que les soins habituels. Pour l'EMDR, l'effet est important, mais la qualité de la preuve est jugée faible et ne repose que sur quatre essais. Pour les TCC, la preuve est de qualité modérée et repose sur vingt-sept essais.
Sur les perturbations de l'organisation du soi, les trois approches ont des effets modérés à moyennement importants sur les difficultés relationnelles, avec un très petit nombre d'essais pour l'EMDR. Les TCC et l'exposition améliorent nettement l'image de soi, mais un seul essai d'EMDR fournissait des données exploitables sur ce point, et peu d'essais mesuraient la dysrégulation émotionnelle. Les bénéfices sont plus faibles lorsque le groupe de comparaison reçoit une intervention non spécifique, et les traumatismes survenus dans l'enfance sont associés à de moins bons résultats.
Une méta-analyse en réseau publiée l'année suivante porte sur des personnes exposées à des traumatismes complexes (violences sexuelles dans l'enfance, violences conjugales, réfugiés, vétérans), sans exiger de diagnostic de TSPT-C (Coventry et al., 2020). Les interventions centrées sur le trauma y font mieux que les interventions non centrées sur le trauma sur les symptômes de TSPT, avec des effets nettement réduits chez les vétérans et les populations touchées par la guerre. Face à un contrôle actif, l'effet des psychothérapies est modeste. À six mois, un bénéfice persiste face à l'absence de traitement actif, mais il est plus faible et repose sur beaucoup moins d'essais.
Les traitements à plusieurs composantes, en particulier ceux qui associent restructuration cognitive et exposition en imagination, y obtiennent les meilleurs résultats sur le TSPT. Les approches par phases qui associent apprentissage de compétences et travail centré sur le trauma apparaissent les plus prometteuses pour la dysrégulation émotionnelle et les difficultés relationnelles. Les auteurs précisent toutefois qu'ils n'ont pas pu évaluer la contribution propre des modules de compétences.
À retenir
Les thérapies centrées sur le trauma restent indiquées dans le TSPT complexe. Les données disponibles, encore en partie indirectes, indiquent qu'elles restent le socle du traitement. L'intérêt d'y associer un travail spécifique sur la régulation émotionnelle et les relations est plausible, mais encore peu démontré.
Le débat sur la stabilisation
En 2012, les recommandations de consensus d'experts de la Société internationale pour l'étude du stress traumatique (ISTSS) préconisaient un traitement en trois phases pour le TSPT-C : stabilisation, puis travail sur les souvenirs, puis réintégration (Cloitre et al., 2012). Ce consensus est antérieur à la CIM-11. Les recommandations générales de l'ISTSS sur le TSPT, révisées en 2019 à partir d'une revue systématique des essais, recommandent fortement chez l'adulte plusieurs thérapies centrées sur le trauma, dont l'EMDR, sans recommandation propre au TSPT-C (Bisson et al., 2019).
Le programme STAIR (Skills Training in Affective and Interpersonal Regulation) illustre cette logique : un module de compétences en régulation émotionnelle et relationnelle, suivi d'un travail d'exposition narrative. Dans un essai randomisé auprès de 104 femmes présentant un TSPT lié à des violences dans l'enfance, cette séquence a donné plus de rémissions durables que l'exposition précédée d'un simple soutien (27 % contre 13 %), avec moins d'abandons et moins d'aggravations (Cloitre et al., 2010).
En 2016, vingt et un chercheurs, dont Ad de Jongh, Patricia Resick et Lori Zoellner, ont contesté la recommandation de 2012 (De Jongh et al., 2016). Leur argument : aucune étude rigoureuse ne montre qu'une phase de stabilisation soit nécessaire, ni que le travail direct sur les souvenirs soit dangereux pour ces patients. Une stabilisation prolongée et systématique risquerait donc de retarder un traitement efficace. Marylene Cloitre leur a répondu dans la même revue (Cloitre, 2016).
Les essais comparatifs plus récents ne tranchent pas. Dans un essai randomisé néerlandais auprès de 149 patients présentant un TSPT lié à des violences dans l'enfance, l'exposition prolongée seule, l'exposition intensifiée et STAIR suivi d'exposition ont donné des améliorations importantes et comparables à un an. L'ajout de STAIR n'a pas amélioré davantage la régulation émotionnelle, les problèmes relationnels ni l'estime de soi, et les abandons ne différaient pas (Oprel et al., 2021). Une méta-analyse de 2026, limitée par le petit nombre d'essais, ne trouve pas de différence entre approches avec et sans phase préalable sur la plupart des critères. Les approches à plusieurs phases faisaient toutefois mieux que les approches à une seule phase sur le TSPT, et les approches par phases, comme celles qui incluent une exposition, faisaient mieux sur la régulation des émotions (Lee et al., 2026).
Côté traitement direct, un programme intensif néerlandais de huit jours, combinant exposition prolongée, EMDR, psychoéducation et activité physique sans phase de stabilisation préalable, a été évalué chez 308 patients atteints de TSPT, hébergés sur place pendant le programme. Parmi les 203 qui remplissaient les critères du TSPT-C à l'ITQ, 87,7 % ne les remplissaient plus à la fin du programme, et aucun suicide, tentative de suicide ni hospitalisation n'est survenu pendant celui-ci (Voorendonk et al., 2020). L'étude n'avait ni groupe contrôle ni suivi après le programme. Elle excluait les patients ayant fait une tentative de suicide dans les trois mois et n'analysait que ceux qui avaient complété les mesures. Elle montre que ces patients peuvent tolérer un traitement intensif centré sur le trauma dans un cadre résidentiel, avec une équipe dédiée, mais ne se transpose pas telle quelle à un suivi ambulatoire.
Les recommandations britanniques du National Institute for Health and Care Excellence (NICE) adoptent une position intermédiaire. Pour les personnes présentant un TSPT complexe, elles conseillent d'allonger la durée ou le nombre de séances pour construire la confiance, de tenir compte de la sécurité et de la stabilité de leur situation, et de les aider à gérer ce qui fait obstacle aux thérapies centrées sur le trauma, comme la dissociation, la dysrégulation émotionnelle ou l'image de soi négative (NICE, 2018, recommandation 1.7.3). Elles ne prévoient pas de phase de stabilisation préalable obligatoire.
Ce débat porte sur le TSPT complexe. Pour les troubles dissociatifs, les cliniciens qui se réfèrent à la théorie de la dissociation structurelle de la personnalité (van der Hart et al., 2006) et les lignes directrices de la Société internationale pour l'étude du trauma et de la dissociation (ISSTD, 2011) maintiennent une approche par phases. À notre connaissance, le traitement direct n'a pas été évalué de façon contrôlée chez ces patients.
6. En pratique EMDR
Les repères qui suivent relèvent de l'avis clinique, en cohérence avec les données ci-dessus et le protocole EMDR (Shapiro, 2018). Ils ne sont pas issus d'essais comparatifs.
- Évaluer avant de choisir le rythme. Passer l'ITQ et un dépistage de la dissociation dès les premières séances, et évaluer formellement le risque suicidaire et les automutilations. Si un risque est présent, établir un plan de sécurité et se coordonner avec le médecin traitant ou le psychiatre.
- Préparer selon les besoins du patient, pas selon l'étiquette. La phase 2 de l'EMDR reste indispensable. Elle s'allonge quand le patient se met en danger, vit encore dans l'insécurité, dissocie fortement, présente un trouble dissociatif ou ne parvient pas à revenir dans sa fenêtre de tolérance. Avant la phase 3, vérifier l'absence de danger actuel, la consommation de substances et le contexte judiciaire, et prévenir le patient qu'une activation transitoire entre les séances est possible.
- Choisir des ressources qui servent le retraitement. Lieu calme ou lieu sûr, en restant attentif aux associations négatives fréquentes chez ces patients, installation de ressources (Korn et Leeds, 2002), et CIPOS (Constant Installation of Present Orientation and Safety) de Jim Knipe, qui alterne ancrage dans le présent et contacts brefs et minutés avec le souvenir (Knipe, 2014). Le but est d'élargir la fenêtre de tolérance pour rendre possible le travail sur les souvenirs.
- Cibler la honte et l'image de soi. Chez ces patients, les cognitions négatives portent souvent sur la valeur de soi (« je suis mauvais », « je ne mérite pas d'exister ») plus que sur le danger. Les identifier tôt permet de rechercher, par le pont d'affect, les souvenirs source de la honte et de choisir des cibles qui touchent le cœur du tableau.
- Doser l'activation pendant le retraitement. Raccourcir les séries de stimulations bilatérales, restreindre la cible si nécessaire, recourir au tissage cognitif, et vérifier régulièrement que le patient garde la double attention. La technique Flash, qui ne fait pas partie du protocole standard et reste peu étudiée, est parfois utilisée en préparation pour réduire la charge d'un souvenir avant de le retraiter (Manfield et al., 2017). Elle se réserve aux praticiens qui y sont formés, avec prudence chez les patients très dissociatifs.
- Faire de la relation un levier. Les difficultés relationnelles se rejouent dans l'alliance : annulations, méfiance, retrait. Les nommer et les travailler fait partie du traitement.
- Mesurer en cours de route. Nous suggérons de repasser l'ITQ régulièrement, par exemple toutes les huit à dix séances. Une amélioration du TSPT sans évolution des perturbations de l'organisation du soi indique qu'il faut cibler davantage la honte, les émotions ou les relations. Avec ces patients, la supervision par un superviseur EMDR est vivement recommandée.
Point de sécurité : troubles dissociatifs
En cas de suspicion de trouble dissociatif de l'identité ou de TDI partiel (amnésies, pertes de temps, voix ou parties qui prennent le contrôle), le protocole EMDR standard ne doit pas être appliqué en l'état. Le diagnostic doit être précisé par un entretien structuré ou un instrument dédié. Le traitement suit alors une approche par phases, conforme aux lignes directrices de l'ISSTD (2011), et requiert une formation spécifique à l'EMDR avec les patients dissociatifs ainsi qu'une supervision.
À retenir
- Dès les premières séances : ITQ, dépistage de la dissociation, évaluation du risque suicidaire et des automutilations ; si risque, plan de sécurité et coordination médicale.
- La phase 2 reste indispensable ; elle s'allonge en cas de danger, d'insécurité, de forte dissociation ou de difficulté à revenir dans la fenêtre de tolérance.
- Chez ces patients, les cognitions négatives portent souvent sur la valeur de soi plus que sur le danger, d'où l'intérêt de cibler la honte.
- Suspicion de TDI ou de TDI partiel : pas de protocole standard en l'état ; préciser le diagnostic, approche par phases (ISSTD), formation spécifique et supervision.
Vignette clinique
Cas fictif, composé à partir de situations cliniques fréquentes.
Sophie, 38 ans, consulte pour des cauchemars et une angoisse qui l'empêchent de travailler. Elle a grandi auprès d'un père alcoolique et violent. À l'ITQ, elle remplit les critères des trois groupes de symptômes du TSPT et des trois perturbations de l'organisation du soi, avec un retentissement fonctionnel, et l'entretien clinique confirme le diagnostic. Elle se décrit comme « quelqu'un de raté », évite toute relation proche, et passe d'accès de colère à des moments où elle « se coupe de tout ». Le dépistage de la dissociation montre un score modéré. L'entretien ciblé ne retrouve ni amnésie, ni pertes de temps, ni signe de trouble dissociatif. Elle ne présente ni idées suicidaires actives, ni automutilations, ni consommation problématique d'alcool, et n'a plus de contact avec son père.
La thérapeute consacre quatre séances à la préparation : psychoéducation sur le TSPT-C, lieu calme, et CIPOS pour que Sophie apprenne à revenir au présent quand elle sent la coupure arriver. Elle ne prolonge pas cette phase : Sophie n'est pas en danger et parvient à revenir dans sa fenêtre de tolérance. Le retraitement commence par un souvenir d'humiliation à l'école, associé à la cognition « je suis nulle », avant d'aborder les scènes de violence.
Après quinze séances, les cauchemars ont nettement diminué. L'ITQ montre une amélioration des symptômes de TSPT, mais l'image de soi reste très négative. La thérapeute réoriente alors le travail vers les souvenirs source de la honte et vers les situations relationnelles actuelles. L'ITQ a permis d'objectiver ce qui restait à traiter, en mesurant séparément les deux dimensions du diagnostic.
Ce qui est établi, et ce qui ne l'est pas
- Établi : le TSPT complexe est un diagnostic distinct du TSPT dans la CIM-11, avec des critères précis. Un auto-questionnaire dédié (ITQ) existe en français, validé en population générale.
- Bien étayé : les TCC centrées sur le trauma et l'exposition réduisent les symptômes de TSPT chez des patients ayant vécu des traumatismes complexes ou présentant des traits de TSPT-C.
- Plausible mais peu étayé : l'efficacité de l'EMDR dans cette population (quatre essais, preuve de qualité faible), et l'intérêt d'associer des composantes de régulation émotionnelle et relationnelle.
- Débattu : la nécessité d'une phase de stabilisation avant le travail sur les souvenirs dans le TSPT-C.
- Peu étudiés : l'efficacité des traitements chez des patients diagnostiqués selon la CIM-11 dans des essais randomisés, et l'effet spécifique de l'EMDR sur les perturbations de l'organisation du soi.
- Non reconnu : le TSPT complexe dans le DSM-5-TR, ce qui complique la comparaison avec les études fondées sur le DSM.
Questions fréquentes
Faut-il toujours stabiliser avant de traiter les souvenirs ?
Pas systématiquement. Aucune étude ne montre qu'une stabilisation longue imposée à tous améliore les résultats, et les essais comparatifs disponibles sont peu nombreux et divergents. La préparation de l'EMDR reste nécessaire. Elle s'allonge en cas de mise en danger, d'insécurité actuelle, de dissociation sévère, de trouble dissociatif associé ou d'incapacité à revenir dans la fenêtre de tolérance.
Peut-on poser un diagnostic de TSPT complexe en France ?
Oui, cliniquement, sur les critères de la CIM-11, classification de référence de l'OMS en vigueur depuis 2022. En France, le codage hospitalier (PMSI) utilise encore la CIM-10, et le DSM reste très utilisé en recherche et en psychiatrie. C'est pourquoi le terme ne figure pas encore dans tous les comptes rendus.
Un traumatisme dans l'enfance signifie-t-il un TSPT complexe ?
Non. Les traumatismes répétés dans l'enfance augmentent le risque, mais le diagnostic repose sur la présence des six groupes de symptômes. Beaucoup de personnes ayant vécu des violences précoces présentent un TSPT, ou d'autres difficultés.
L'EMDR est-il recommandé pour le TSPT complexe ?
Le NICE recommande l'EMDR chez l'adulte présentant un TSPT plus de trois mois après un traumatisme non lié au combat (recommandation 1.6.19), sans recommandation spécifique au TSPT complexe. Pour ce dernier, il préconise d'adapter les thérapies centrées sur le trauma (recommandation 1.7.3). Les données sur l'EMDR dans cette population sont encourageantes mais reposent sur peu d'essais. Il s'utilise avec les ajustements décrits plus haut.
Pour aller plus loin sur TIRCIA
- Parcours « Trauma complexe : quand le protocole standard ne suffit pas, pour praticiens EMDR ».
- Ressource gratuite « Le CIPOS : approcher le trauma sans perdre le présent » : vidéo, cas interactif et fiche pratique.
- Article « Trauma complexe chez l'enfant et l'adolescent : faut-il stabiliser d'abord ? »
- Le glossaire EMDR et traumas : fenêtre de tolérance, dissociation, double attention, tissage cognitif, technique Flash.
En une phrase
Le TSPT complexe ajoute au TSPT une atteinte durable du rapport à soi, aux émotions et aux autres, et les thérapies centrées sur le trauma, ajustées au patient, en sont le socle le mieux étayé, même si les preuves restent en partie indirectes.
Pour les praticiens EMDR, cela veut dire évaluer les deux dimensions et le risque, préparer selon les besoins réels du patient, repérer les troubles dissociatifs, et cibler la honte autant que la peur.
Références
- Bernstein, E. M., & Putnam, F. W. (1986). Development, reliability, and validity of a dissociation scale. Journal of Nervous and Mental Disease, 174(12), 727–735. https://doi.org/10.1097/00005053-198612000-00004
- Bisson, J. I., Berliner, L., Cloitre, M., Forbes, D., Jensen, T. K., Lewis, C., Monson, C. M., Olff, M., Pilling, S., Riggs, D. S., Roberts, N. P., & Shapiro, F. (2019). The International Society for Traumatic Stress Studies new guidelines for the prevention and treatment of posttraumatic stress disorder: Methodology and development process. Journal of Traumatic Stress, 32(4), 475–483. https://doi.org/10.1002/jts.22421
- Bondjers, K., Hyland, P., Roberts, N. P., Bisson, J. I., Willebrand, M., & Arnberg, F. K. (2019). Validation of a clinician-administered diagnostic measure of ICD-11 PTSD and complex PTSD: The International Trauma Interview in a Swedish sample. European Journal of Psychotraumatology, 10(1), 1665617. https://doi.org/10.1080/20008198.2019.1665617
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Cet article fait le point sur les connaissances scientifiques disponibles à la date de sa publication. Il ne remplace ni une formation clinique, ni une supervision, ni l'avis d'un professionnel de santé.
Déclaration d'intérêts : l'autrice dirige TIRCIA, dont certains parcours en ligne sont cités dans cet article.