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Peut-on hériter des blessures de sa famille ?

Ce que l'on sait vraiment de la transmission des traumas entre générations, et comment s'en libérer

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Une femme regarde avec tendresse un vieil album de photos de famille ouvert sur une table, près d'une fenêtre

Une angoisse qui semble venir de nulle part, un silence pesant autour d'un grand-parent, une peur que l'on retrouve chez plusieurs membres de la famille : beaucoup de personnes se demandent si elles ne portent pas des blessures qui ne sont pas les leurs.

La question est légitime. La recherche apporte des réponses en partie solides, en partie encore incertaines. Cet article fait la part des choses.

De quoi parle-t-on ?

On parle de transmission intergénérationnelle du trauma quand les effets d'un événement vécu par un parent ou un grand-parent se retrouvent chez ses descendants, qui ne l'ont pas vécu. Ce phénomène a d'abord été décrit chez les enfants de survivants de la Shoah, puis chez les descendants de personnes ayant connu la guerre, l'exil, un génocide ou des violences familiales.

Il y a deux grandes manières d'expliquer cette transmission. L'une est bien établie : la relation. L'autre est encore débattue : la biologie.

Ce qui est bien établi : la transmission par la relation

Un parent qui porte un trauma non soigné vit souvent en état d'alerte, avec des émotions difficiles à réguler, des souvenirs qui reviennent, un besoin d'éviter certains sujets. Sans le vouloir, cela peut peser sur la vie de famille :

  • un climat de tension ou d'hypervigilance, où l'enfant sent le danger sans savoir d'où il vient ;
  • un parent moins disponible, parce qu'il est absorbé par sa propre souffrance ;
  • des silences et des secrets autour de l'histoire familiale, qui laissent l'enfant combler les vides avec son imagination ;
  • la répétition de schémas appris, par exemple dans la façon de gérer la colère ou les conflits.

Une méta-analyse réunissant les données individuelles de 12 études et 1 249 parents montre que, en moyenne, plus les symptômes de stress post-traumatique d'un parent sont élevés, plus son stress parental l'est aussi ; il s'agit d'une association, pas d'une relation de cause à effet démontrée. Les auteurs en tirent une piste encourageante : réduire ces symptômes pourrait aider à alléger ce stress (Meijer et al., 2025).

Rien de tout cela n'est une fatalité. Beaucoup de parents ayant vécu des traumas élèvent des enfants qui vont bien. Une grande synthèse de 32 études (4 418 participants) ne retrouve d'ailleurs aucun signe de traumatisme transmis chez les enfants de survivants de la Shoah issus de la population générale : les difficultés apparaissent surtout dans les études menées auprès de personnes qui consultent déjà, c’est-à-dire dans des échantillons cliniques (van IJzendoorn et al., 2003).

Ce qui reste à confirmer : l'épigénétique

On entend souvent dire que le trauma « s'inscrit dans les gènes » et se transmet ainsi. La réalité est plus nuancée. L'épigénétique étudie la façon dont l'environnement modifie l'activité des gènes, sans changer la séquence de l'ADN, c'est-à-dire le « texte » des gènes.

Une revue de 2023 a rassemblé 22 publications issues de 19 études chez l'humain. Elles apportent des indices de différences épigénétiques chez les enfants de parents exposés à un trauma, mais les auteurs parlent de preuves préliminaires : les études sont petites, s'appuient souvent sur des souvenirs rapportés après coup, ne permettent pas d'établir une relation de cause à effet, et ne parviennent pas à séparer l'effet de la biologie de celui de l'environnement familial partagé. Les résultats sont plus solides chez l'animal que chez l'humain (Zhou et Ryan, 2023).

Autrement dit, la piste est sérieuse et passionnante, mais rien ne permet aujourd'hui d'affirmer qu'un trauma serait inscrit de façon définitive dans notre héritage biologique.

Prudence avec les explications toutes faites

Certaines approches promettent de retrouver dans l'arbre généalogique la « cause cachée » d'une souffrance : un ancêtre, une date anniversaire, un secret enfoui. Elles peuvent nourrir une réflexion personnelle ; leurs hypothèses restent, à ce jour, à évaluer par des études scientifiques.

Méfiez-vous en particulier de toute personne qui affirme savoir, à votre place, ce qu'ont vécu des ancêtres que vous n'avez pas connus, ou qui vous pousse à rompre avec votre famille sans que ce soit votre propre décision. Prendre de la distance peut parfois être nécessaire pour se protéger, mais c'est un choix qui vous appartient. Votre histoire mérite d'être explorée avec respect, à votre rythme, avec un professionnel formé.

Ce qui aide à rompre la chaîne

  • Reconnaître ce qui vient de l'histoire familiale, sans culpabiliser ni ses parents ni soi-même : comprendre n'est pas accuser.
  • Mettre des mots : quand c'est possible et sans forcer, interroger la famille sur son histoire, en respectant ce que chacun est prêt à dire. Comprendre d'où viennent certains silences peut déjà soulager.
  • Se faire accompagner par un psychologue ou un psychothérapeute formé au trauma. L'EMDR et les thérapies cognitivo-comportementales centrées sur le trauma aident à traiter ses propres souvenirs douloureux ; les thérapies familiales aident à travailler sur les liens.
  • Prendre soin de soi quand on est parent : soigner son propre trauma, c'est aussi prendre soin de ses enfants.

Pour aller plus loin : Qu'est-ce qu'un trauma ? et Comprendre ses émotions.

Besoin d'aide maintenant ?

3114 : numéro national de prévention du suicide, gratuit et confidentiel, 24 h/24.

15 ou 112 : en cas de danger immédiat.

116 006 : aide aux victimes, gratuit, tous les jours.

À retenir

  • Les effets d'un trauma peuvent se faire sentir chez les enfants et petits-enfants de la personne qui l'a vécu.
  • La transmission par la relation (climat familial, disponibilité, silences) est bien établie.
  • La transmission biologique, par l'épigénétique, reste une hypothèse encore à confirmer chez l'humain.
  • Méfiez-vous des explications toutes faites qui prétendent trouver la cause de votre souffrance dans un ancêtre.
  • Soigner son propre trauma aide aussi à protéger la génération suivante.

Références

  1. Meijer, L. et al. (2025) 'Post-traumatic stress disorder, trauma and parenting stress: an individual participant data meta-analysis', European Journal of Psychotraumatology, 16(1), 2538907. Disponible sur : https://doi.org/10.1080/20008066.2025.2538907.
  2. van IJzendoorn, M.H., Bakermans-Kranenburg, M.J. et Sagi-Schwartz, A. (2003) 'Are children of Holocaust survivors less well-adapted? A meta-analytic investigation of secondary traumatization', Journal of Traumatic Stress, 16(5), pp. 459–469. Disponible sur : https://doi.org/10.1023/A:1025706427300.
  3. Zhou, A. et Ryan, J. (2023) 'Biological embedding of early-life adversity and a scoping review of the evidence for intergenerational epigenetic transmission of stress and trauma in humans', Genes, 14(8), 1639. Disponible sur : https://doi.org/10.3390/genes14081639.

Cet article donne des repères généraux, à jour à la date de sa publication. Il ne remplace ni l'avis d'un médecin, seul à même de poser un diagnostic, ni l'accompagnement d'un psychologue ou d'un psychothérapeute.

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