TIRCIA · PSYCHOTRAUMATOLOGIE
EMDR en ligne : ce que dit la recherche
Efficacité, précautions cliniques et critères pour choisir un outil numérique
Par Marie-Agnès Thulliez · Fondatrice et directrice de TIRCIA · Ancienne psychothérapeute (34 ans de pratique clinique) · Spécialisée en psychotraumatologie et EMDR · Auteure et conceptrice de parcours pédagogiques interactifs en e-learning
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Depuis la pandémie de Covid-19, de nombreux praticiens EMDR ont appris à travailler à distance, et des plateformes dédiées se sont multipliées : stimulation bilatérale à l’écran, suivi des mesures, visioconférence intégrée. Que sait-on réellement de l’efficacité de l’EMDR en ligne ? Quelles précautions prendre ? Et comment choisir un outil sans se laisser guider par le seul discours commercial ? Voici un état des lieux, sans parti pris pour un outil en particulier.
En bref
- Les études disponibles sur l’EMDR en ligne sont encourageantes : les symptômes diminuent nettement, et la pratique est faisable.
- Mais elles sont presque toutes sans groupe contrôle. À ce jour, aucun essai randomisé publié ne compare directement l’EMDR en ligne et en présentiel ; un premier essai est en cours.
- Le travail à distance demande des précautions spécifiques : sélection des patients, plan en cas de dissociation, contacts d’urgence locaux.
- En France, les données de santé obéissent à des règles strictes (RGPD, hébergement certifié HDS) qui doivent guider le choix d’un outil.
1. Comment l’EMDR s’est adaptée au travail à distance
L’EMDR repose sur un double focus : le patient garde à l’esprit un souvenir perturbant tout en suivant une stimulation bilatérale, le plus souvent des mouvements oculaires guidés par le thérapeute. En présentiel, la main du thérapeute ou un appareil fournit cette stimulation. À distance, plusieurs solutions ont été utilisées :
- Une simple visioconférence, le thérapeute faisant bouger sa main devant la caméra, ou le patient pratiquant lui-même des tapotements alternés (« papillon »).
- Des outils de stimulation en ligne : un point ou une balle qui se déplace à l’écran, piloté par le thérapeute, parfois accompagné de sons alternés dans un casque.
- Des plateformes intégrées, qui réunissent visioconférence, stimulation bilatérale, suivi des mesures (SUD, VOC), supports visuels, et parfois des fonctions d’intelligence artificielle.
Ces outils ont été développés surtout à partir de 2020, quand les confinements ont imposé la téléconsultation. La recherche a suivi, mais avec un temps de retard.
2. Ce que montrent les études
En 2020, une première revue systématique n’a trouvé qu’une seule étude sur l’EMDR en ligne pour le TSPT, sans groupe contrôle ; ses auteurs jugeaient les résultats prometteurs mais insuffisants pour recommander la pratique à grande échelle (Lenferink et al., 2020). Depuis, les travaux se sont multipliés :
| Étude | Ce qui a été fait | Résultats | Limites |
|---|---|---|---|
| McGowan et al., 2021 (Royaume-Uni et Irlande) | Évaluation en conditions réelles : 33 thérapeutes, 93 patients suivis en ligne pendant la pandémie | Baisses significatives et cliniquement importantes sur les quatre mesures de symptômes ; résultats indépendants de l’expérience du thérapeute | Pas de groupe contrôle ; thérapeutes volontaires ; questionnaires conçus par les auteurs |
| Farrell et al., 2022 | Une séance unique d’EMDR en visioconférence, selon un protocole sans récit du souvenir, auprès de 24 soignants en première ligne | Forte baisse de la perturbation (SUD), maintenue à 6 mois ; aucun abandon | Pas de patients cliniques ni de groupe contrôle ; étude de faisabilité |
| Kaptan et al., 2024 (revue systématique) | 16 études, 1 231 participants : séances individuelles, de groupe, protocoles informatisés | Résultats encourageants sur le TSPT, l’anxiété et la dépression | Petits échantillons, peu de groupes contrôles, mesures surtout auto-déclarées |
| Matthijssen et Menses, 2024 | Un programme intensif entièrement en ligne (exposition prolongée et EMDR 2.0), chez une patiente avec un TSPT chronique sévère | Rémission complète, maintenue à 6 mois | Un seul cas : une preuve de concept |
| te Brake et al., 2025 | Protocole d’un essai randomisé comparant l’EMDR et l’ACT en ligne et en présentiel chez des adolescents | Essai en cours, pas encore de résultats | — |
En résumé : les données convergent vers l’idée que l’EMDR en ligne est faisable et associée à une nette diminution des symptômes. Mais aucune étude publiée ne permet encore d’affirmer qu’elle est aussi efficace que l’EMDR en présentiel, faute d’essais randomisés comparant les deux. Le premier essai de ce type est en cours. Ces résultats valent pour l’EMDR menée en ligne par un thérapeute formé, pas pour des outils utilisés seuls par le patient.
Et l’EMDR 2.0 ?
La plateforme WeMind Therapy propose des outils pour pratiquer l’« EMDR 2.0 », une version développée aux Pays-Bas qui cherche à rendre la stimulation plus exigeante pour la mémoire de travail. Dans une étude en laboratoire auprès de 62 adultes non patients, l’EMDR 2.0 n’a pas fait mieux que l’EMDR classique pour réduire la charge émotionnelle et la vivacité des souvenirs ; elle a seulement demandé un peu moins de séries de stimulation (Matthijssen et al., 2021). Des études cliniques restent nécessaires.
3. Les précautions propres au travail à distance
L’association américaine EMDRIA a publié dès 2020 des recommandations pour l’EMDR en ligne (EMDRIA, 2020). Elles rejoignent ce que l’expérience clinique enseigne :
- Préparer davantage. Construire une alliance solide avant les phases de retraitement, et évaluer la tolérance émotionnelle du patient.
- Anticiper la dissociation et les abréactions. Convenir à l’avance, avec le patient, de ce que l’on fera si la séance devient trop intense, prévoir plus de temps pour la clôture et un suivi entre les séances.
- Connaître les ressources locales. Avant de commencer, noter les numéros d’urgence et les coordonnées utiles dans la ville du patient, et une personne à contacter en cas de crise.
- Garder la main sur la stimulation. La stimulation bilatérale doit rester pilotée par le thérapeute, par séries. L’auto-administration de l’EMDR par le patient n’est pas recommandée.
- Prévoir un plan B technique. Que faire si la connexion coupe en pleine séance : rappel téléphonique, exercice de stabilisation convenu à l’avance.
- Vérifier le cadre du patient. Une pièce où il ne sera pas dérangé, un écran assez grand pour suivre le mouvement d’un bord à l’autre, un casque si des sons sont utilisés.
Certains patients se prêtent moins bien au travail à distance : dissociation sévère, risque suicidaire important, situation de violence en cours au domicile, absence d’espace confidentiel. Pour eux, le présentiel reste à privilégier, au moins pour les phases de retraitement. Nous abordons la question de la préparation dans notre article Stabiliser avant de traiter le trauma : ce que dit la science.
4. Données de santé : ce que la loi impose en France
Une séance d’EMDR produit des données de santé, parmi les plus sensibles qui soient. En France, plusieurs règles s’appliquent :
- Le RGPD classe les données de santé parmi les données « sensibles », qui demandent une protection renforcée et une information claire du patient.
- L’hébergement des données de santé par un prestataire extérieur doit être confié à un hébergeur certifié HDS (article L.1111-8 du Code de la santé publique). Les mentions « conforme HIPAA », fréquentes sur les sites d’outils américains ou internationaux, renvoient au droit américain et ne remplacent pas cette certification.
- L’enregistrement, la transcription automatique ou l’analyse par intelligence artificielle des séances, proposés par certaines plateformes, demandent le consentement éclairé du patient et une réflexion sur le secret professionnel : où vont ces données, qui y a accès, combien de temps sont-elles conservées ?
Ces questions ne sont pas des détails administratifs. Pour un patient traumatisé, savoir que ce qu’il confie reste confidentiel fait partie de la sécurité thérapeutique elle-même.
5. Comment choisir un outil : une grille de critères
Il existe aujourd’hui de nombreux outils, des simples sites de stimulation bilatérale aux plateformes complètes, comme WeMind Therapy (développée par la société néerlandaise Moovd), remotEMDR ou Bilateral Stimulation. Plutôt qu’un classement, voici les questions à se poser :
| Critère | Questions à poser |
|---|---|
| Clinique | La stimulation est-elle pilotée par le thérapeute ? Permet-elle des mouvements sur toute la largeur de l’écran ? Peut-on ajuster la vitesse et alterner les modalités (visuelle, auditive) ? |
| Suivi | Peut-on noter les SUD et les VOC, et retrouver l’historique des séances ? |
| Données | Où sont hébergées les données ? L’hébergeur est-il certifié HDS ? Les séances sont-elles enregistrées ou transcrites, et peut-on désactiver ces fonctions ? |
| Sécurité | La visioconférence est-elle chiffrée ? L’accès du patient est-il protégé ? |
| Fiabilité | Que se passe-t-il en cas de coupure ? Faut-il installer un logiciel, ou un navigateur suffit-il ? |
| Formation | L’outil est-il présenté comme un support pour des thérapeutes formés à l’EMDR, ou laisse-t-il entendre qu’il peut remplacer cette formation ? |
| Transparence | Les affirmations d’efficacité renvoient-elles à des études publiées, ou seulement à des témoignages ? |
6. Vignette clinique
Cas fictif, composé à partir de situations cliniques fréquentes.
Une thérapeute EMDR accompagne depuis trois mois Paul, 45 ans, pour un TSPT après un accident de la route. Paul déménage à 600 kilomètres et souhaite poursuivre le travail à distance. Avant la première séance en ligne, ils prennent une séance entière pour préparer le cadre : Paul installera son ordinateur dans une pièce fermée, avec un casque ; ils testent ensemble la stimulation à l’écran ; il note le numéro des urgences et le nom d’un ami joignable ; ils conviennent de ce qu’ils feront si la connexion coupe ou si Paul se sent submergé.
Lors de la troisième séance de retraitement, la connexion se fige au moment où Paul revit le choc. Comme prévu, la thérapeute le rappelle au téléphone, et ils font ensemble l’exercice de stabilisation convenu avant de reprendre. Cet incident, préparé, devient même une occasion pour Paul de constater qu’il peut se réguler. Ce qui fait la différence n’est pas l’outil, mais la préparation du cadre.
Ce qui est établi, et ce qui ne l’est pas encore
- Établi : l’EMDR en ligne est faisable, et les études observent une nette diminution des symptômes.
- Pas encore établi : une efficacité équivalente au présentiel, faute d’essais randomisés publiés.
- Pas établi : la supériorité d’un outil ou d’une plateforme sur un autre ; aucune étude ne les compare.
- Non recommandé : l’utilisation d’outils de stimulation par le patient seul, sans thérapeute formé.
Questions fréquentes
L’EMDR en ligne est-elle aussi efficace qu’en cabinet ?
Les études disponibles sont encourageantes, mais aucune ne compare encore les deux de façon rigoureuse. Un essai randomisé est en cours. En attendant, l’EMDR en ligne peut être proposée quand elle répond à un vrai besoin, avec les précautions décrites plus haut.
Une simple visioconférence suffit-elle ?
C’est possible, et c’est ainsi que beaucoup de thérapeutes ont commencé. Un outil de stimulation à l’écran apporte surtout du confort et de la régularité. L’essentiel reste la formation du thérapeute et la préparation du cadre.
Le patient peut-il utiliser seul une application de stimulation bilatérale ?
Ce n’est pas recommandé. Le retraitement de souvenirs traumatiques peut provoquer des réactions intenses qui demandent un accompagnement. Les recommandations professionnelles déconseillent l’auto-administration de l’EMDR.
Faut-il éviter les fonctions d’intelligence artificielle ?
Pas forcément, mais elles demandent une vigilance particulière : consentement explicite du patient, connaissance du lieu de stockage et de la durée de conservation, possibilité de les désactiver.
En une phrase
L’EMDR en ligne est une option prometteuse, pas encore un équivalent démontré du présentiel.
Le choix d’un outil compte moins que la formation du thérapeute, la préparation du cadre et la protection des données du patient.
Références
- EMDR International Association, Virtual Training and Therapy Task Group (2020). Guidelines for Virtual EMDR Therapy. Lien
- Farrell, D., Fadeeva, A., Zat, Z., Knibbs, L., Miller, P., Barron, I., et al. (2022). A stage 1 pilot cohort exploring the use of EMDR therapy as a videoconference psychotherapy during COVID-19 with frontline mental health workers. Frontiers in Psychology, 13, 901855. Lien
- Kaptan, S. K., Kaya, Z. M., & Akan, A. (2024). Addressing mental health need after COVID-19: a systematic review of remote EMDR therapy studies as an emerging option. Frontiers in Psychiatry, 14, 1336569. Lien
- Lenferink, L. I. M., Meyerbröker, K., & Boelen, P. A. (2020). PTSD treatment in times of COVID-19: A systematic review of the effects of online EMDR. Psychiatry Research, 293, 113438. Lien
- Matthijssen, S. J. M. A., Brouwers, T., van Roozendaal, C., Vuister, T., & de Jongh, A. (2021). The effect of EMDR versus EMDR 2.0 on emotionality and vividness of aversive memories in a non-clinical sample. European Journal of Psychotraumatology, 12(1), 1956793. Lien
- Matthijssen, S. J. M. A., & Menses, S. D. F. (2024). Case report: Intensive online trauma treatment combining prolonged exposure and EMDR 2.0 in a patient with severe and chronic PTSD. Frontiers in Psychiatry, 15, 1370358. Lien
- McGowan, I. W., Fisher, N., Havens, J., & Proudlock, S. (2021). An evaluation of eye movement desensitization and reprocessing therapy delivered remotely during the Covid-19 pandemic. BMC Psychiatry, 21. Lien
- te Brake, E., Scheepers, F., Mous, T., Visser, I., Vernhout, S., & Velthorst, E. (2025). Protocole d’un essai randomisé de non-infériorité comparant l’ACT et l’EMDR en ligne et en présentiel chez des jeunes de 12 à 18 ans. Trials. Lien
- Code de la santé publique, article L.1111-8 (hébergement des données de santé).
Transparence : TIRCIA est partenaire de WeMind Therapy. Cet article ne contient aucun lien commercial et n’a pas été relu par l’entreprise.
Cet article fait le point sur les connaissances scientifiques disponibles à la date de sa publication. Il ne remplace ni une consultation, ni l’avis d’un professionnel de santé.