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Quatre outils simples pour calmer son esprit quand tout s’accélère
Lieu sûr, conteneur, ancrage et pause de 10 minutes : mode d’emploi et état des connaissances
Par Marie-Agnès Thulliez · Auteur · Directrice de la publication12 minutes de lecture
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Les pensées qui tournent en boucle, une émotion qui submerge tout, une envie soudaine qui prend le contrôle : dans ces moments, on peut avoir l’impression de n’être plus qu’un passager de son propre esprit. Les thérapies utilisent depuis longtemps des exercices simples pour appuyer sur « pause ». En voici quatre, expliqués pas à pas, avec ce que la recherche permet d’en dire, et ce qu’elle ne permet pas encore d’affirmer.
En bref
- Ces quatre exercices sont des outils de régulation émotionnelle, utilisés notamment en thérapie cognitive et comportementale et en EMDR.
- Ils aident à faire redescendre l’intensité sur le moment ; ils ne traitent pas à eux seuls un trouble anxieux, un traumatisme ou un trouble alimentaire.
- Leur efficacité propre a été peu étudiée, mais ils reposent sur des mécanismes bien documentés : imagerie mentale, report volontaire des inquiétudes, attention à l’instant présent, gestion des envies.
- Mettre une pensée de côté pour y revenir plus tard aide davantage que chercher à la chasser : les tentatives de suppression ont tendance à la renforcer.
1. Pourquoi des outils aussi simples peuvent aider
Quand l’émotion monte, la capacité à réfléchir posément diminue. On cherche alors à « comprendre » ou à « régler » le problème au pire moment, ce qui entretient souvent le cercle vicieux. Les outils de régulation proposent l’inverse : calmer d’abord, réfléchir ensuite. Ils s’appuient sur trois leviers bien connus en psychologie : l’imagerie mentale, qui peut susciter des émotions presque aussi fortes que la réalité ; le déplacement de l’attention ; et la création d’un délai entre l’impulsion et l’action.
Un point de prudence pour commencer : ces outils sont très utilisés en clinique, mais peu d’études ont évalué chacun d’eux isolément. Ce qui suit distingue ce qui est démontré de ce qui relève de l’expérience clinique.
2. Outil 1 : le lieu sûr
Cet exercice de visualisation consiste à se représenter un endroit, réel ou imaginaire, associé à un sentiment de calme et de sécurité. Il est utilisé dans la phase de préparation de l’EMDR, pour installer des ressources avant de travailler sur des souvenirs difficiles (Shapiro, 2018).
Comment faire
- Fermez les yeux ou baissez simplement le regard.
- Pensez à un endroit où vous vous sentez bien et en sécurité.
- Observez les détails : ce que vous voyez, les sons, les couleurs, la température sur votre peau.
- Remarquez où, dans votre corps, vous ressentez ce calme.
- Restez-y une à deux minutes, en respirant tranquillement, puis revenez doucement à la pièce.
Ce que l’on sait : l’imagerie mentale active des réponses émotionnelles et corporelles proches de celles d’une expérience réelle, ce qui explique qu’elle puisse apaiser (Holmes et Mathews, 2010). Le lieu sûr en tant que tel a été peu évalué de façon isolée. Chez certaines personnes ayant vécu des traumatismes, il peut au contraire éveiller de l’inconfort : dans ce cas, on l’adapte ou on choisit un autre outil, idéalement avec un thérapeute.
Pour une version plus détaillée, voir notre article Exercice de stabilisation : construire votre lieu sûr.
3. Outil 2 : le conteneur
Quand les pensées tournent en boucle, cet exercice aide à créer de l’espace mental. On imagine un contenant solide (une boîte, un coffre, un coffre-fort) dans lequel on dépose ce qui envahit, pour y revenir plus tard, à un moment choisi. Il est lui aussi très utilisé en EMDR pour clore une séance ou faire une pause (Shapiro, 2018).
Comment faire
- Imaginez un contenant solide, aussi précis que possible.
- Déposez-y les pensées, les images ou les émotions trop envahissantes.
- Fermez-le avec un couvercle, une clé ou un cadenas.
- Dites-vous : « Je les reprendrai plus tard, quand ce sera le bon moment. »
- Fixez-vous ce moment, et tenez-le.
Ce que l’on sait : l’idée est de ranger ses pensées pour un temps, plutôt que de chercher à les chasser. Les expériences du psychologue Daniel Wegner ont montré que chercher à ne pas penser à quelque chose (le célèbre « ne pensez pas à un ours blanc ») rend souvent cette pensée plus présente (Wegner et al., 1987). Le conteneur s’apparente plutôt au report volontaire des inquiétudes : on reconnaît la pensée et on décide de s’en occuper plus tard. Cette technique de « report » a été étudiée en thérapie cognitive et comportementale, avec des résultats encourageants sur l’anxiété et le sommeil (Borkovec et al., 1983 ; McGowan et Behar, 2013).
4. Outil 3 : l’ancrage « 5-4-3-2-1 »
Cet exercice d’ancrage sensoriel ramène à l’« ici et maintenant » lorsqu’on se sent emporté par une spirale d’anxiété, une envie intense ou une impression de décrochage.
Comment faire
- Prenez une inspiration lente par le nez, puis expirez lentement.
- Nommez 5 choses que vous voyez autour de vous.
- 4 choses que vous pouvez toucher (vos vêtements, la chaise, la table).
- 3 choses que vous entendez.
- 2 choses que vous sentez (une odeur).
- 1 chose que vous goûtez, ou une qualité que vous appréciez chez vous.
Ce que l’on sait : cet exercice précis n’a pas fait l’objet d’essais contrôlés. Il repose sur un principe commun aux approches de pleine conscience : diriger son attention vers les sensations présentes, plutôt que vers des pensées sur le passé ou l’avenir. Les thérapies fondées sur la pleine conscience ont montré des effets modérés sur l’anxiété (Hofmann et al., 2010). Les techniques d’ancrage sont aussi utilisées en thérapie comportementale dialectique pour faire face aux émotions très intenses et aux moments de dissociation (Linehan, 2015).
5. Outil 4 : la pause de 10 minutes
Cette stratégie aide à gérer une envie forte et urgente : manger, fumer, boire, consulter son téléphone, envoyer un message impulsif. Elle consiste à créer un délai entre l’envie et l’acte.
Comment faire
- Face à l’envie, dites-vous : « Je ne décide rien pendant 10 minutes. »
- Mettez un minuteur.
- Pendant ce temps, faites quelque chose de simple : marcher, boire un verre d’eau, faire l’un des exercices ci-dessus, ou une activité qui occupe le regard et l’attention.
- Au bout des 10 minutes, faites le point : l’envie a-t-elle diminué ? Si elle est toujours là, décidez en conscience de ce que vous voulez faire.
Ce que l’on sait : les envies (en anglais cravings) montent, atteignent un pic puis redescendent, comme une vague. C’est l’idée du « surf sur l’envie » (urge surfing) proposée par le psychologue Alan Marlatt dans ses travaux sur la prévention de la rechute : observer l’envie sans y céder plutôt que de lutter contre elle. Une étude auprès de fumeurs a montré qu’une brève consigne de ce type réduisait la consommation de cigarettes dans les jours suivants (Bowen et Marlatt, 2009).
Le choix de l’activité compte aussi. Selon la théorie de l’« intrusion élaborée », une envie se nourrit d’images mentales (le goût, l’odeur, la sensation). Occuper son imagerie visuelle avec autre chose la fait baisser : dans une étude en conditions réelles, jouer quelques minutes à un jeu visuel comme Tetris réduisait l’intensité des envies de nourriture, de café ou de tabac (Kavanagh et al., 2005 ; Skorka-Brown et al., 2015).
Un point important
Lorsque les envies alimentaires sont fréquentes, s’accompagnent de crises (manger de grandes quantités avec un sentiment de perte de contrôle) ou de culpabilité intense, il peut s’agir d’un trouble des conduites alimentaires. Ces troubles se soignent bien, mais demandent un accompagnement spécialisé : parlez-en à votre médecin ou à un psychologue.
6. Comment les utiliser au mieux ?
| Situation | Outil le plus adapté |
|---|---|
| Tension qui monte, besoin de se poser | Le lieu sûr |
| Pensées en boucle, trop de choses à la fois | Le conteneur |
| Spirale d’anxiété, impression de « décrocher » | L’ancrage 5-4-3-2-1 |
| Envie urgente, impulsion | La pause de 10 minutes |
Ces outils s’apprennent mieux à froid, quand tout va bien, pour être disponibles quand l’émotion monte. Quelques minutes d’entraînement par jour suffisent. Ils peuvent aussi être combinés avec la respiration lente, présentée dans notre article sur l’anxiété.
Cas fictif, composé à partir de situations cliniques fréquentes.
Sophie, 38 ans, rumine chaque soir les problèmes de la journée et s’endort tard. Avec sa psychologue, elle s’entraîne au conteneur : chaque soir, elle y « range » ses préoccupations et se fixe un rendez-vous de quinze minutes le lendemain à 18 h pour y réfléchir. Les premiers jours, les pensées reviennent ; au bout de quelques semaines, elles s’imposent moins, et le sommeil s’améliore.
Ce qui est établi, et ce qui ne l’est pas
- Établi : chercher à chasser une pensée la fait souvent revenir davantage ensuite, avec un effet faible à modéré (Wegner et al., 1987 ; Abramowitz et al., 2001). Les thérapies fondées sur la pleine conscience ont des effets modérés sur l’anxiété (Hofmann et al., 2010).
- Bien étayé : l’imagerie mentale suscite des réponses émotionnelles proches de la réalité, et occuper son imagerie visuelle fait baisser l’intensité des envies (Holmes et Mathews, 2010 ; Skorka-Brown et al., 2015).
- Encourageant, à confirmer : le report volontaire des inquiétudes et le « surf sur l’envie », étudiés dans des essais de petite taille.
- Non évalué isolément : le lieu sûr, le conteneur et l’ancrage 5-4-3-2-1 en tant qu’exercices précis. Leur usage repose sur l’expérience clinique et sur les mécanismes ci-dessus.
- Limite : ces outils aident à réguler sur le moment ; ils ne traitent pas à eux seuls un trouble anxieux, un traumatisme ou un trouble alimentaire.
Questions fréquentes
Ces exercices peuvent-ils remplacer une thérapie ?
Ils sont complémentaires d’une thérapie. Ils aident à traverser les moments difficiles et sont souvent enseignés en thérapie ; un trouble anxieux, un traumatisme ou un trouble alimentaire demandent en plus un accompagnement adapté.
Et si un exercice me met mal à l’aise ?
Arrêtez-le, revenez à votre respiration et à la pièce autour de vous. Certains exercices de visualisation peuvent réveiller des souvenirs difficiles chez les personnes ayant vécu des traumatismes ; mieux vaut alors les pratiquer avec un professionnel.
Combien de temps avant que ça marche ?
Certains effets se font sentir immédiatement, mais l’efficacité augmente avec la pratique régulière, comme pour tout apprentissage.
En une phrase
Calmer d’abord, réfléchir ensuite : ces quatre outils créent des micro-pauses qui redonnent de la marge de manœuvre.
Ils sont simples, sans danger pour la plupart des personnes, et s’apprennent mieux à froid. Quand les difficultés persistent, un accompagnement reste essentiel. En cas d’idées suicidaires, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) répond gratuitement, 24 h/24.
Références
- Abramowitz, J. S., Tolin, D. F., & Street, G. P. (2001). Paradoxical effects of thought suppression: A meta-analysis of controlled studies. Clinical Psychology Review, 21(5), 683-703. Lien
- Borkovec, T. D., Wilkinson, L., Folensbee, R., & Lerman, C. (1983). Stimulus control applications to the treatment of worry. Behaviour Research and Therapy, 21(3), 247-251. Lien
- Bowen, S., & Marlatt, G. A. (2009). Surfing the urge: Brief mindfulness-based intervention for college student smokers. Psychology of Addictive Behaviors, 23(4), 666-671. Lien
- Hofmann, S. G., Sawyer, A. T., Witt, A. A., & Oh, D. (2010). The effect of mindfulness-based therapy on anxiety and depression: A meta-analytic review. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 78(2), 169-183. Lien
- Holmes, E. A., & Mathews, A. (2010). Mental imagery in emotion and emotional disorders. Clinical Psychology Review, 30(3), 349-362. Lien
- Kavanagh, D. J., Andrade, J., & May, J. (2005). Imaginary relish and exquisite torture: The elaborated intrusion theory of desire. Psychological Review, 112(2), 446-467. Lien
- Linehan, M. M. (2015). DBT Skills Training Manual (2e éd.). New York : Guilford Press.
- McGowan, S. K., & Behar, E. (2013). A preliminary investigation of stimulus control training for worry: Effects on anxiety and insomnia. Behavior Modification, 37(1), 90-111. Lien
- Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR) Therapy: Basic Principles, Protocols, and Procedures (3e éd.). New York : Guilford Press.
- Skorka-Brown, J., Andrade, J., Whalley, B., & May, J. (2015). Playing Tetris decreases drug and other cravings in real world settings. Addictive Behaviors, 51, 165-170. Lien
- Wegner, D. M., Schneider, D. J., Carter, S. R., & White, T. L. (1987). Paradoxical effects of thought suppression. Journal of Personality and Social Psychology, 53(1), 5-13. Lien
Cet article fait le point sur les connaissances scientifiques disponibles à la date de sa publication. Il ne remplace ni une consultation, ni l’avis d’un professionnel de santé.