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Trauma vicariant : quand la souffrance des autres nous atteint
Soignants, aidants, proches : comprendre l'usure qui vient de l'écoute de la souffrance, et s'en protéger
Par Marie-Agnès Thulliez · Auteur · Directrice de la publication6 minutes de lecture
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Écouter chaque jour des récits de violence, d'accident ou de deuil laisse des traces. Avec le temps, la souffrance des autres peut s'infiltrer dans nos pensées, notre sommeil, notre façon de voir le monde. C'est ce que l'on appelle le trauma vicariant.
Il touche les soignants, les psychologues, les travailleurs sociaux, les secouristes, les enseignants, mais aussi les proches qui accompagnent une personne traumatisée. Le reconnaître, c'est déjà se protéger.
De quoi parle-t-on ?
Le trauma vicariant désigne la transformation progressive de la vision de soi, des autres et du monde que peut vivre la personne qui écoute et accompagne des personnes traumatisées : on n'a pas vécu l'événement, on n'en a pas été témoin, mais on a « porté » le récit. Ce terme a été proposé par les psychologues McCann et Pearlman (McCann et Pearlman, 1990). C'est une réaction naturelle, et fréquente, à un accompagnement prolongé de personnes traumatisées (Gusman et Swales, s.d.).
On le confond souvent avec d'autres notions proches (NCTSN, 2011) :
| Notion | Ce qu'elle désigne |
|---|---|
| Stress traumatique secondaire | Des réactions proches du stress post-traumatique (images qui reviennent, évitement, tension) qui apparaissent après avoir entendu le récit du trauma vécu par une autre personne, parfois après un seul récit marquant |
| Trauma vicariant | Une transformation progressive de sa vision du monde, de soi et des autres, à force d'entendre des récits traumatiques |
| Usure de compassion | Un terme popularisé par Charles Figley, moins stigmatisant, pour désigner le stress traumatique secondaire ; les deux expressions sont souvent employées l'une pour l'autre |
| Burn-out | Un épuisement émotionnel, une prise de distance (voire du cynisme) envers les personnes accompagnées et un sentiment d'efficacité réduit, liés aux conditions de travail, sans lien spécifique avec le trauma |
Ces formes de souffrance sont fréquentes dans les métiers exposés. Par exemple, une méta-analyse portant sur les infirmiers des urgences estime qu'environ 65 % d'entre eux présentent des signes de stress traumatique secondaire, avec de fortes variations selon les pays (autour de 53 % dans les études européennes) (Xu et al., 2024).
Les signes à repérer
Les signes ressemblent à ceux d'un trauma, mais ils apparaissent souvent progressivement :
- des images qui reviennent : pensées, cauchemars ou flashbacks liés aux récits entendus ;
- de l'évitement ou un engourdissement : appréhender certains rendez-vous, se sentir détaché, ne plus rien ressentir ;
- une tension permanente : irritabilité, sommeil perturbé, sursauts, fatigue ;
- une vision du monde qui s'assombrit : se sentir moins en sécurité, faire moins confiance, perdre le sens de son travail, se sentir impuissant ;
- des comportements de compensation : alcool, écrans, repli sur soi, prise de risques.
Le risque est plus élevé quand on accompagne beaucoup de personnes traumatisées, quand on a soi-même vécu des événements semblables, ou quand on manque de supervision et de soutien.
Comment se protéger
La protection repose à la fois sur soi et sur l'organisation du travail.
À titre personnel :
- Connaître ses limites et repérer ses propres signaux d'alerte.
- Préserver un équilibre entre le travail et la vie personnelle, avec des moments de vraie coupure.
- Garder des liens avec ses proches et avec ce qui donne du sens.
- Limiter l'exposition inutile aux images violentes, y compris dans les médias.
- Prendre soin de son corps : sommeil, mouvement, respiration. La cohérence cardiaque est un outil simple pour faire redescendre la pression après une journée difficile.
- Parler à des collègues, et demander de l'aide quand les signes durent.
Du côté de l'institution :
- une charge de travail raisonnable, avec une limite au nombre de situations traumatiques ;
- de la supervision ou de l'analyse de pratiques régulières ;
- des temps d'échange entre pairs ;
- une reconnaissance de la difficulté de ce travail.
Pour les proches qui accompagnent
Accompagner un conjoint, un enfant ou un parent traumatisé expose aussi à cette usure. Vous avez le droit d'être fatigué, en colère ou découragé. Prendre soin de vous, c'est ce qui vous permet de continuer à l'aider. Pour mieux comprendre ce qu'il traverse, vous pouvez lire Qu'est-ce qu'un trauma ?.
Quand consulter
Si les signes durent plus de quelques semaines, s'ils abîment votre sommeil, votre santé ou vos relations, parlez-en à votre médecin, à un psychologue ou à un psychothérapeute. Cela se soigne. Les recherches sur le trauma vicariant lui-même sont encore récentes, mais des approches comme les thérapies cognitivo-comportementales ou la pleine conscience semblent aider (NCTSN, 2011). Et si les symptômes ressemblent à un véritable stress post-traumatique, les traitements validés pour celui-ci, comme l'EMDR ou les thérapies cognitivo-comportementales centrées sur le trauma, sont indiqués.
Besoin d'aide maintenant ?
3114 : numéro national de prévention du suicide, gratuit et confidentiel, 24 h/24.
15 ou 112 : en cas de danger immédiat.
À retenir
- Le trauma vicariant est la trace laissée par l'écoute répétée de récits traumatiques.
- Il est fréquent chez les soignants et les aidants ; c'est une réaction humaine à un travail exigeant.
- Images qui reviennent, engourdissement, tension et vision du monde assombrie sont des signaux d'alerte.
- Se protéger passe par soi (limites, liens, coupures) et par l'organisation du travail (supervision, charge raisonnable).
- Quand les signes durent, il est utile de consulter : cela se soigne.
Références
- Gusman, F.D. et Swales, P.J. (s.d.) Vicarious trauma: towards recognition and resilience building. National Center for PTSD ; Office for Victims of Crime, U.S. Department of Justice. Disponible sur : https://ovc.ojp.gov/sites/ovc/files/media/document/VT_Towards_Recognition_and_Resilience_Building.pdf (consulté le 16 octobre 2026).
- McCann, I.L. et Pearlman, L.A. (1990) 'Vicarious traumatization: a framework for understanding the psychological effects of working with victims', Journal of Traumatic Stress, 3(1), pp. 131–149. Disponible sur : https://doi.org/10.1007/BF00975140.
- National Child Traumatic Stress Network (NCTSN), Secondary Traumatic Stress Committee (2011) Secondary traumatic stress: a fact sheet for child-serving professionals. Los Angeles et Durham : National Center for Child Traumatic Stress. Disponible sur : https://www.nctsn.org/sites/default/files/resources/fact-sheet/secondary_traumatic_stress_child_serving_professionals.pdf (consulté le 16 octobre 2026).
- Xu, Z., Zhao, B., Zhang, Z., Wang, X., Jiang, Y., Zhang, M. et Li, P. (2024) 'Prevalence and associated factors of secondary traumatic stress in emergency nurses: a systematic review and meta-analysis', European Journal of Psychotraumatology, 15(1), 2321761. Disponible sur : https://doi.org/10.1080/20008066.2024.2321761.
Cet article donne des repères généraux, à jour à la date de sa publication. Il ne remplace ni l'avis d'un médecin, seul à même de poser un diagnostic, ni l'accompagnement d'un psychologue ou d'un psychothérapeute.