Veille scientifique · Recherches · 23 octobre 2026

De l’offre au soin : ce que nous apprend l’essai HARD auprès des soignants exposés à la COVID-19

Un essai randomisé français, publié le 20 octobre 2026, ne montre pas de bénéfice à six mois d’une offre d’EMDR chez des soignants en souffrance. Ce résultat ne dit presque rien de l’efficacité de l’EMDR. Il dit beaucoup, en revanche, de l’écart entre un traitement proposé et un traitement réellement reçu.

Pendant la pandémie, de nombreux dispositifs ont proposé un soutien psychologique aux soignants. L’idée paraissait simple : repérer ceux qui vont mal, leur offrir une psychothérapie efficace, et attendre une amélioration. L’essai HARD, mené en France sous la direction du Pr Wissam El-Hage, rappelle que l’accès réel au soin compte autant que la qualité du traitement proposé.

L’étude en bref

Il s’agit d’un essai randomisé pragmatique intégré à une cohorte, une méthode dite trial within cohort. Sur 849 professionnels de santé exposés à la COVID-19 et suivis par questionnaires en ligne tous les trois mois pendant un an, 237 dépassaient les seuils définis pour le stress post-traumatique, la dépression ou le burn-out. Ils ont été répartis par tirage au sort entre deux bras : une proposition d’accès à des séances d’EMDR, ou les soins habituels seuls.

ÉlémentCe que montre l’essai
PopulationProfessionnels de santé exposés à la COVID-19 (cohorte de 849, dont 237 randomisés)
Intervention évaluéeUne offre d’accès à l’EMDR, comparée aux soins habituels
Critères principauxStress post-traumatique, dépression, burn-out à six mois
Résultat principalAucune différence statistiquement significative entre les groupes
Résultats secondairesSignaux favorables à douze mois sur les symptômes dépressifs et l’évitement post-traumatique, à visée exploratoire
Niveau de preuve sur l’efficacité de l’EMDRFaible
Enseignements sur l’acceptabilité et l’implantationModérés

Ce point de méthode est décisif. L’essai ne compare pas des personnes traitées par EMDR à des personnes non traitées : il compare des personnes à qui l’on a proposé l’EMDR à des personnes à qui on ne l’a pas proposé. Le protocole initial prévoyait douze séances avec un thérapeute certifié et un effectif bien plus important que celui finalement recruté (environ 900 personnes randomisées prévues, contre 237).

De l’offre au traitement : un entonnoir très étroit

Le chiffre le plus instructif de l’étude est la proportion de personnes qui ont effectivement bénéficié de ce qu’on leur proposait.

118 personnes
se voient proposer l’EMDR
73 · 62 %
acceptent l’offre
38 · 32 %
reçoivent réellement des séances

Autrement dit, environ deux personnes sur trois du groupe « EMDR » n’ont reçu aucune séance. Et parmi celles qui en ont reçu, le nombre médian était de sept séances (entre quatre et douze pour la moitié centrale des participants), loin des douze prévues au protocole, avec une forte variabilité d’une personne à l’autre. Comparer ce groupe aux soins habituels revient donc à comparer deux groupes qui, pour l’essentiel, n’ont pas été traités par EMDR. L’absence de différence devient alors très peu surprenante.

Proposer un traitement n’est pas garantir qu’il sera reçu

Un essai qui évalue une offre mesure l’efficacité d’un dispositif : elle dépend du traitement lui-même, mais aussi de son acceptation, de son démarrage, du nombre de séances effectivement suivies et de la fidélité au protocole. Un résultat nul à cette échelle ne permet pas de conclure que le traitement est inefficace lorsqu’il est réellement mené à son terme. Il ne permet pas non plus de conclure l’inverse.

Quatre notions à distinguer

  • L’acceptabilité : la personne dit-elle oui à ce qu’on lui propose ? Ici, 62 % des personnes sollicitées.
  • L’engagement : la personne commence-t-elle réellement le traitement ? Moins d’une sur trois au final.
  • La dose reçue : combien de séances ont été effectivement faites, par rapport à ce que prévoyait le protocole ?
  • La fidélité au protocole : le traitement délivré correspond-il au traitement décrit ? Elle n’a pas été contrôlée de façon systématique dans cet essai.

Ces distinctions ne sont pas propres à l’EMDR. Elles valent pour toute psychothérapie évaluée en conditions réelles, qu’il s’agisse de thérapie cognitive et comportementale, de thérapie centrée sur le trauma ou d’intervention brève. Les essais pragmatiques posent tous la même question : un traitement qui marche quand il est suivi marche-t-il encore quand on le propose à des personnes épuisées, débordées et souvent réticentes à se reconnaître en difficulté ?

Les limites à garder en tête

  • Un recrutement très inférieur à celui prévu, et donc une puissance statistique insuffisante pour détecter un effet modeste.
  • Une faible proportion de participants réellement traités dans le bras EMDR.
  • Un nombre de séances très variable d’une personne à l’autre.
  • L’absence de contrôle systématique de la fidélité au protocole.
  • Une population et un contexte très particuliers (soignants, crise sanitaire), qui limitent la généralisation.
  • L’impossibilité de séparer clairement l’effet de l’EMDR des obstacles d’accès et d’engagement.

Quant aux signaux observés à douze mois sur la dépression et l’évitement, ils sont encourageants mais secondaires et exploratoires. Ils ne doivent pas être lus comme une démonstration.

Ce que cela change pour la pratique

Pour le praticien, cette étude déplace l’attention de la technique vers le chemin qui y mène. Chez des soignants en épuisement, les obstacles sont connus : manque de temps, horaires incompatibles, culpabilité de « prendre soin de soi » pendant que les collègues tiennent, crainte du regard des pairs, fatigue qui rend tout engagement supplémentaire coûteux.

Plusieurs leviers relèvent directement du travail clinique :

  • soigner le premier contact et l’explication du traitement, en laissant à la personne le temps de se l’approprier ;
  • repérer tôt l’ambivalence plutôt que de la découvrir au moment d’un rendez-vous manqué ;
  • adapter les modalités (créneaux, séances à distance) sans renoncer à la structure du protocole ;
  • suivre le nombre de séances réellement réalisées, et pas seulement l’évolution des scores.

Questions fréquentes

Cette étude montre-t-elle que l’EMDR ne marche pas sur la dépression ou le burn-out ?

Non. Elle ne permet de conclure ni dans un sens ni dans l’autre sur l’efficacité de l’EMDR, puisque la majorité du groupe concerné n’a pas reçu le traitement. Elle évalue surtout un dispositif d’accès.

Peut-on citer cette étude comme une preuve en faveur de l’EMDR pour la dépression ?

Non plus. Les signaux observés à douze mois sont des résultats secondaires, issus d’un essai de faible puissance. Ils justifient de nouvelles études, pas une affirmation.

Pourquoi tant de personnes n’ont-elles pas commencé le traitement ?

L’essai ne permet pas d’en isoler les causes avec précision. Le contexte (soignants en pleine crise sanitaire, charge de travail, épuisement) rend toutefois plausibles des obstacles pratiques et psychologiques à l’engagement.

Qu’est-ce qu’un essai « intégré à une cohorte » ?

C’est un essai dans lequel les participants sont tirés d’une cohorte déjà suivie. Seuls ceux qui sont randomisés dans le bras expérimental se voient proposer l’intervention ; les autres continuent d’être suivis sans changement. Cette méthode est proche des conditions réelles, mais elle mesure l’effet d’une offre plutôt que celui d’un traitement reçu.

Références

El-Hage, W., Mansy, L., Gissot, V., et al. (2026). Acceptability and delivery of an offer of access to EMDR for depression, posttraumatic stress, and burnout in healthcare workers exposed to COVID-19: a randomized controlled trial within a cohort. Scientific Reports. Publié le 20 octobre 2026. https://doi.org/10.1038/s41598-026-73880-2

Caille, A., Allemang-Trivalle, A., Blanchin, M., … Hingray, C., & El-Hage, W. (2023). EMDR for symptoms of depression, stress and burnout in health care workers exposed to COVID-19 (HARD): A study protocol for a trial within a cohort study. European Journal of Psychotraumatology, 14(1), 2179569. https://doi.org/10.1080/20008066.2023.2179569 · Texte intégral (HAL)

Cet article fait le point sur les connaissances scientifiques disponibles à la date de sa publication. Il ne remplace ni une formation clinique, ni une supervision, ni l’avis d’un professionnel de santé.

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