TIRCIA · Études
EMDR 2.0 est-il plus efficace que l'EMDR standard ?
Ce que montre l'étude de Matthijssen, Brouwers, van Roozendaal, Vuister & de Jongh (2021) — et ce qu'elle ne montre pas
Par Marie-Agnès Thulliez · Auteur · Directrice de la publication8 minutes de lecture
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Depuis sa formalisation par Francine Shapiro, l'EMDR a accumulé des preuves solides de son efficacité dans le traitement du PTSD ; les données sur les traumatismes complexes sont plus récentes et moins nombreuses. Mais la thérapie a aussi ses limites : certains patients ne répondent pas, les sessions peuvent être longues, et les mécanismes exacts d'action font toujours l'objet de débats. C'est dans ce contexte qu'Ad de Jongh et Suzy Matthijssen ont développé l'EMDR 2.0, un protocole enrichi qui vise à maximiser la charge sur la mémoire de travail pour rendre le traitement plus efficace et plus efficient.
En 2021, cette même équipe a publié la première étude contrôlée randomisée comparant directement les deux protocoles chez des participants non-cliniques. Les résultats sont à la fois encourageants et nuancés — et ils méritent d'être lus attentivement avant d'en tirer des conclusions pratiques.
En bref
- Étude randomisée contrôlée (N = 62) comparant EMDR standard et EMDR 2.0 en laboratoire sur des souvenirs négatifs non-cliniques.
- Les deux protocoles réduisent également l'émotionnalité (SUD) et la vivacité des souvenirs, avec des effets larges maintenus à 4 semaines (d entre 1.30 et 2.90).
- EMDR 2.0 nécessite significativement moins de sets de désensibilisation pour atteindre le même résultat — suggérant une meilleure efficience.
- Ces résultats sont prometteurs mais ont été obtenus sur un échantillon non-clinique : leur transférabilité à des patients souffrant de PTSD reste à démontrer.
1. L'étude
Une équipe néerlandaise et britannique — Suzy J.M.A. Matthijssen (Altrecht GGz & Utrecht University), Thomas Brouwers, Celeste van Roozendaal, Tessa Vuister et Ad de Jongh (ACTA Amsterdam, Salford University, University of Worcester) — a publié cette recherche en 2021 dans l'European Journal of Psychotraumatology (Matthijssen et al., 2021).
Ce qu'elle a étudié
- 62 participants non-cliniques (79 % de femmes, âge moyen 35 ans) porteurs d'un souvenir autobiographique négatif perturbant.
- Randomisation dans l'une des deux conditions : EMDR standard (protocole néerlandais, 8 phases) ou EMDR 2.0 (même base, enrichi de techniques supplémentaires de taxation de la mémoire de travail).
- Sessions conduites par 11 thérapeutes formés aux deux protocoles, durée maximale fixée à 20 minutes.
- Mesures à 4 temps : avant la session (pré), immédiatement après (post), à 1 semaine (FU1) et à 4 semaines (FU2).
L'EMDR 2.0 se distingue du protocole standard par trois enrichissements principaux : (1) une motivation explicite du patient à placer activement sa mémoire en mémoire de travail, (2) une maximisation de la charge sur la mémoire de travail en combinant plusieurs types de tâches simultanées (mouvements oculaires variables, comptage, tapotements, odeurs, goûts, surprises verbales), et (3) une induction d'arousal par des claquements de mains ou des gestes brusques. L'hypothèse était qu'une taxation plus intense de la mémoire de travail accélérerait le retraitement et réduirait le nombre de sets nécessaires.
À retenir
- Cet essai randomisé, publié en 2021, compare l'EMDR standard et l'EMDR 2.0 chez 62 participants non cliniques ayant un souvenir négatif perturbant.
- Le protocole prévoit une seule session de 20 minutes maximum, avec des mesures avant, juste après, à 1 semaine et à 4 semaines.
- L'EMDR 2.0 ajoute une motivation explicite du patient, une charge maximale sur la mémoire de travail et une induction d'arousal.
- Hypothèse testée : une taxation plus intense de la mémoire de travail accélérerait le retraitement et réduirait le nombre de sets.
2. Ce qu'elle montre
Les deux protocoles sont aussi efficaces l'un que l'autre. L'analyse bayésienne des mesures répétées (SUD et vivacité) montre une forte réduction au fil du temps dans les deux groupes — mais aucune différence significative entre EMDR et EMDR 2.0, ni directement après la session, ni à 1 semaine, ni à 4 semaines.
- Réduction du SUD (émotionnalité) de pré à post : Cohen's d = 2.27 (effet très large).
- Réduction du SUD de pré à FU2 (4 semaines) : Cohen's d = 2.90 — les effets se maintiennent et s'approfondissent dans le temps.
- Réduction de la vivacité de pré à post : Cohen's d = 1.30 ; de pré à FU2 : Cohen's d = 1.87.
- Aucune interaction Temps × Condition significative — les deux courbes descendent ensemble et s'aplatissent ensemble.
EMDR 2.0 est plus efficient — mais pas plus rapide en durée de session. Les participants du groupe EMDR 2.0 ont réalisé significativement moins de sets de désensibilisation pour atteindre les mêmes résultats.
Le résultat clé
Les participants EMDR 2.0 ont utilisé en moyenne 9,0 sets contre 12,9 sets pour le groupe EMDR standard — un avantage d'efficience (BF₁₀ = 6,53, soutien modéré pour la différence entre groupes), sans différence sur la durée totale de session.
La durée des sessions ne diffère pas entre les deux conditions. La session EMDR 2.0 dure en moyenne 17,82 minutes contre 16,02 minutes pour l'EMDR standard — sans différence entre les groupes (soutien « anecdotique » à l'absence de différence, BF₀₁ = 1,35). Les auteurs en concluent que l'hypothèse d'une meilleure efficience n'est que « partiellement » soutenue. Ce résultat, en apparence paradoxal avec la réduction du nombre de sets, pourrait s'expliquer par le fait que chaque set EMDR 2.0 est plus complexe (combinaisons de tâches multiples) et que le retour à la cible prend davantage de temps.
Concernant la durée fixée à 20 minutes. La limite de temps imposée par le protocole de recherche (20 minutes maximum) signifie que 25 participants (40 % de l'échantillon) ont atteint un SUD à zéro avant la fin de la session — ce qui reflète la malléabilité des souvenirs non-cliniques plutôt que la puissance brute de l'intervention.
À retenir
- Les deux protocoles réduisent fortement le SUD et la vivacité, sans différence significative entre eux, après la session comme à 1 et 4 semaines.
- Le groupe EMDR 2.0 a utilisé en moyenne 9,0 sets contre 12,9 pour le groupe EMDR standard, sans différence significative de résultat.
- Moins de sets, mais pas de différence significative de durée : chaque set EMDR 2.0 est plus complexe, et le retour à la cible plus long.
- Au total, 25 participants (40 % de l'échantillon) ont atteint un SUD à zéro avant la fin, reflet de la malléabilité des souvenirs non cliniques.
3. Ce qu'elle ne montre pas
Cette étude est méthodologiquement solide — préenregistrée, randomisée, avec analyses bayésiennes — mais ses conclusions doivent être interprétées dans leurs limites.
- Échantillon non-clinique. Les participants ne souffraient pas de PTSD. Ils avaient choisi un souvenir perturbant, mais sans critères diagnostiques. Or, les mémoires traumatiques des patients PTSD sont généralement plus résistantes, plus évitées et nécessitent davantage de sets — c'est précisément là qu'EMDR 2.0 a été développé. La généralisation à la pratique clinique reste une hypothèse, pas un fait démontré.
- Session unique de 20 minutes maximum. En pratique clinique, les sessions durent 50 à 90 minutes, souvent sur plusieurs rencontres. Cette contrainte de temps empêche de mesurer les différences réelles d'efficience sur des mémoires traumatiques complexes qui résisteraient à une résolution rapide.
- Absence de vérification du maintien de la mémoire en mémoire de travail. L'EMDR 2.0 repose sur la capacité des patients à garder activement leur souvenir en tête tout en réalisant des tâches complexes. Cette vérification n'a pas été faite — certains participants du groupe EMDR 2.0 ont dit avoir été contents de se concentrer sur les tâches pour ne plus penser au souvenir, ce qui suggère que certains n'ont pas pu le garder en tête.
- Suivi limité à 4 semaines. Les effets à 4 semaines sont stables dans les deux groupes — mais on ne sait rien au-delà. Pour des traumatismes réels, la durabilité à 6 ou 12 mois serait essentielle à documenter.
- EMDR 2.0 n'est pas « plus efficace » au sens de supérieur sur les résultats cliniques. Ce terme doit être réservé à la réduction du SUD et de la vivacité — et là, les deux protocoles font jeu égal. L'avantage d'EMDR 2.0 est un avantage d'efficience (moins de sets pour le même résultat), non d'efficacité.
Ces résultats sont cohérents avec la littérature sur la théorie de la mémoire de travail appliquée à l'EMDR (Van den Hout & Engelhard, 2012 — lien) et avec les études précédentes qui montrent que des taxations plus intenses de la mémoire de travail produisent de plus larges diminutions de l'émotionnalité des souvenirs.
À retenir
- Les participants ne présentaient pas de TSPT : la généralisation à la pratique clinique reste une hypothèse, pas un fait démontré.
- L'étude teste une seule session d'au plus 20 minutes, avec 4 semaines de suivi, sans vérifier le maintien du souvenir en mémoire de travail.
- L'avantage observé d'EMDR 2.0 porte sur l'efficience (moins de sets, sans différence significative de résultat), non sur l'efficacité.
4. En pratique
- Se former à EMDR 2.0 si on travaille avec des patients résistants ou peu répondeurs. EMDR 2.0 a été développé spécifiquement pour les patients qui ne répondent pas à l'EMDR standard, notamment parce que l'évitement actif empêche l'activation suffisante de la mémoire traumatique. Pour ces profils, la taxation maximale de la mémoire de travail est cliniquement pertinente.
- Garder l'EMDR standard en première intention. Cette étude ne permet pas de conclure à la supériorité d'EMDR 2.0 sur les populations cliniques. L'EMDR standard reste le traitement de première ligne validé par des essais à large échelle et des méta-analyses sur le PTSD.
- Retenir la notion d'efficience plutôt que d'efficacité supérieure. Communiquer à bon escient avec les patients : EMDR 2.0 ne promet pas une guérison plus rapide ou plus profonde, mais peut nécessiter moins de sets pour le même résultat — ce qui peut être rassurant pour des patients redoutant une exposition longue.
- Vérifier activement que le patient maintient la mémoire en tête pendant les tâches. L'une des limites de l'étude est l'absence de suivi de cette variable. En session, prendre le temps de vérifier régulièrement que le patient garde bien son souvenir activé pendant les tâches de taxation multiples est essentiel pour l'efficacité du protocole.
- Rester attentif aux recherches cliniques à venir. Des essais sur des populations PTSD sont nécessaires pour confirmer les bénéfices d'EMDR 2.0 en pratique réelle. Suivre la littérature — notamment les travaux de l'équipe de Matthijssen et de Jongh — permettra d'actualiser sa pratique dès que ces données seront disponibles. Un essai randomisé est en cours chez des patients souffrant de TSPT : l'essai ENHANCE compare l'EMDR standard, l'EMDR 2.0 et la technique Flash, en six séances (Alting van Geusau et al., 2023).
Vignette clinique
Cas fictif, composé à partir de situations cliniques fréquentes.
Isabelle, 42 ans, consulte pour un stress post-traumatique à la suite d'un accident de voiture survenu trois ans plus tôt. Elle a bénéficié de plusieurs cycles d'EMDR standard sans parvenir à descendre en dessous d'un SUD de 6 sur le souvenir central. En séance, elle décrit une tendance à « décrocher » mentalement dès que les mouvements oculaires commencent — un phénomène d'évitement dissociatif classique que le thérapeute reconnaît comme un obstacle majeur au retraitement.
Après avoir pris connaissance des travaux sur EMDR 2.0, le thérapeute décide d'intégrer des éléments du protocole enrichi : il commence par motiver explicitement Isabelle à maintenir activement l'image de l'accident en mémoire pendant les tâches, puis introduit des sets combinant mouvements oculaires diagonaux, comptage à voix basse et, ponctuellement, un claquement de mains bref et inattendu, dont il lui a expliqué le principe au préalable, avec son accord. Les effets sont sensibles dès la deuxième session augmentée : Isabelle signale une vivacité moindre et un SUD descendu à 3, et surtout décrit pour la première fois une sensation de « distance » par rapport à l'image traumatique.
Ce cas illustre l'utilisation d'EMDR 2.0 comme option de deuxième ligne pour les patients résistants — et non comme substitut systématique à l'EMDR standard. Si Isabelle avait présenté en plus un état dissociatif structurel, le thérapeute aurait privilégié une stabilisation renforcée avant d'augmenter la charge sur la mémoire de travail, la surcharge pouvant paradoxalement favoriser la dissociation chez les profils les plus vulnérables.
Ce qui est établi, et ce qui ne l'est pas
- Établi : EMDR et EMDR 2.0 réduisent tous deux significativement l'émotionnalité et la vivacité des souvenirs négatifs dans un échantillon non-clinique, avec des effets maintenus à 4 semaines.
- Observé : Dans une seule étude de laboratoire, EMDR 2.0 a atteint les mêmes résultats avec moins de sets, pour une durée de séance comparable — un indicateur d'efficience qui reste à vérifier chez des patients.
- Débattu : Les mécanismes précis qui rendent EMDR 2.0 plus efficient — maximisation de la charge en mémoire de travail, arousal induit, effet de surprise — ne sont pas encore démêlés empiriquement.
- Non démontré : EMDR 2.0 n'est pas supérieur à l'EMDR standard sur les mesures d'efficacité clinique (réduction du SUD, de la vivacité, durée de session) dans cette étude.
- Peu étudié : L'efficacité et l'efficience d'EMDR 2.0 sur des populations cliniques PTSD en conditions réelles de traitement restent à démontrer par des essais contrôlés de plus grande envergure.
Questions fréquentes
Dois-je passer à EMDR 2.0 pour tous mes patients ?
Non. Cette étude compare les deux protocoles uniquement sur des participants non-cliniques avec des souvenirs négatifs. Aucune donnée ne justifie à ce jour de remplacer l'EMDR standard par EMDR 2.0 en première intention sur des patients PTSD. EMDR 2.0 est une option à explorer, en particulier pour les patients qui répondent peu ou insuffisamment à l'EMDR classique — une décision clinique individualisée, pas un changement systématique de protocole.
EMDR 2.0 convient-il à tous les profils traumatiques ?
La question reste ouverte. Les auteurs précisent qu'EMDR 2.0 a été développé pour des patients qui évitent activement l'activation de leur mémoire traumatique. Cet essai, mené auprès de volontaires, laisse ouverte la question des profils dissociatifs : par prudence clinique, une préparation adaptée reste de mise avant d'augmenter la charge sur la mémoire de travail chez ces patients. La prudence clinique s'impose donc avec les patients présentant une dissociation importante, un PTSD complexe sévère ou des troubles de la personnalité associés.
Qu'est-ce qu'un « set » en EMDR et pourquoi leur nombre compte-t-il ?
Un set est une séquence de stimulation bilatérale (environ 30 secondes de mouvements oculaires, tapotements ou stimulations sonores) pendant laquelle le patient maintient simultanément sa mémoire traumatique en tête. Chaque round commence par un retour à la cible et se conclut quand le patient ne rapporte plus de nouvelles associations. Le nombre de sets est un indicateur d'efficience : moins de sets pour le même résultat signifie potentiellement moins de temps d'exposition et une charge émotionnelle réduite — ce qui peut être décisif pour les patients qui peinent à tolérer la procédure.
En une phrase
Dans une étude de laboratoire menée auprès de volontaires, EMDR 2.0 s'est montrée aussi efficace que l'EMDR standard, avec moins de sets — des résultats à confirmer chez des patients souffrant de TSPT.
Pour les praticiens, cela signifie maintenir l'EMDR standard comme traitement de référence tout en considérant EMDR 2.0 comme une option à envisager pour les patients qui répondent peu ou évitent activement le retraitement.
Références
- Matthijssen, S. J. M. A., Brouwers, T., van Roozendaal, C., Vuister, T., & de Jongh, A. (2021). The effect of EMDR versus EMDR 2.0 on emotionality and vividness of aversive memories in a non-clinical sample. European Journal of Psychotraumatology, 12(1), 1956793. https://doi.org/10.1080/20008198.2021.1956793
- Alting van Geusau, V. V. P., de Jongh, A., Nuijs, M. D., Brouwers, T. C., Moerbeek, M., & Matthijssen, S. J. M. A. (2023). The effectiveness, efficiency, and acceptability of EMDR vs. EMDR 2.0 vs. the Flash technique in the treatment of patients with PTSD: Study protocol for the ENHANCE randomized controlled trial. Frontiers in Psychiatry, 14, 1278052. https://doi.org/10.3389/fpsyt.2023.1278052
- De Jongh, A., & Matthijssen, S. J. M. A. (2019). EMDR 2.0 protocol. [Protocole non publié].
- Van den Hout, M. A., & Engelhard, I. M. (2012). How does EMDR work? Journal of Experimental Psychopathology, 3(5), 724–738. https://doi.org/10.5127/jep.028212
- Shapiro, F. (2018). Eye movement desensitization and reprocessing: Basic principles, protocols, and procedures (3e éd.). Guilford Press.
- De Jongh, A., Amann, B. L., Hofmann, A., Farrell, D., & Lee, C. W. (2019). The status of EMDR therapy in the treatment of posttraumatic stress disorder 30 years after its introduction. Journal of EMDR Practice and Research, 13(4), 261–269. https://doi.org/10.1891/1933-3196.13.4.261
Cet article fait le point sur les connaissances scientifiques disponibles à la date de sa publication. Il ne remplace ni une formation clinique, ni une supervision, ni l'avis d'un professionnel de santé.